Brisons le tabou autour des règles !

TW: Profanation du sacré religieux

Résumé: Dans cet article, j’aborde les menstruations et j’essaie d’expliquer pourquoi il est important de lever le tabou sur ce sujet.

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Vestige des mythes religieux fondateurs de nos civilisations, le malaise autour des règles (=menstruations) est tellement profondément ancré dans notre univers culturel et nos habitudes de pensée qu’il est extrêmement rare de pouvoir en parler librement, même avec les femmes.

Dans le livre du Lévitique, dans la Bible, on peut lire ceci:
« Quand une femme est atteinte d’un écoulement, que du sang s’écoule de ses organes, elle est pour sept jours dans son indisposition, et quiconque la touche est impur jusqu’au soir. » (Lévitique 15, 19)

Il est vrai que je suis pas le mieux placé pour en parler, étant moi même dépourvu d’utérus, cependant le sujet me semble tellement absent de ce que je vois passer sur les réseaux que j’ai voulu contribuer à lui donner davantage de visibilité, à mon échelle. Puisqu’il est tabou aussi pour certaines personnes qui me sont proches, je me dis que même à petite échelle, c’est déjà beaucoup, si cela peut contribuer à faire tomber un ou deux murs chez eux. 

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Pourquoi parler de ce sujet ?

J’entend parfois dire que c’est un sujet « secret » que les femmes abordent entre elles, et pas avec les hommes (pas même leur conjoint), ce qui pourrait expliquer pourquoi j’en entend assez peu parler (ça, et les questions autour de la grossesse, de l’accouchement…)

Premièrement, je pense que cette conception hétéronormative des sujets de conversations est potentiellement très problématique, puisque la question des règles devrait selon mon intéresser autant les hommes que les femmes. En effet, cela joue un rôle significatif dans le fonctionnement du couple et participe de la charge mentale (puisqu’il faut anticiper les besoins lors des déplacements, des voyages, en terme de protections et de tenues vestimentaires par exemple)

Et deuxièmement, c’est précisément le problème, en fait, cette idée qu’il serait normal de « laisser ce sujet aux femmes », et ainsi ne pas pouvoir en parler librement, notamment dans le cadre du couple hétérosexuel. Cela entretient le mystère, la méconnaissance, la projection imaginaire et donc aussi potentiellement le rejet.
Par exemple beaucoup d’hommes (et de femmes) pensent qu’une femme ne peut pas tomber enceinte pendant ses règles. Je le sais parce que je l’ai moi-même cru à une époque. Certains pensent aussi qu’une femme n’a plus de désir sexuel pendant cette période (ce qui chez certaines est plutôt une contre-vérité)

Parler librement de ce sujet est donc d’après moi une manière de « démystifier » les règles et toutes les croyances qu’il y a autour. L’idée étant de pouvoir intégrer ce rythme biologique naturel dans notre quotidien comme étant quelque chose de parfaitement sain, normal, souhaitable et participant à la beauté et à l’harmonie générale du vivant.

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Non parce que les récits collectifs sont généralement assez clairs au sujet des règles: les menstrues sont quelque chose de sale, dégouttant, c’est une corvée et une injustice biologique de plus subie par les femmes (ça et le fait de stocker les graisses plus facilement quand elles mangent du chocolat.)
Une femme qui a ses règles est comprise comme étant une femme qui ne peut pas faire l’amour, qui doit se cacher, avoir honte, être gênée et se faire discrète pour ne pas importuner les autres, un peu comme une femme qui allaite, pour ce même récit collectif. Elle doit rester dans son coin, comme si elle était pestiférée et qu’elle ne devait pas contaminer les autres avec son impureté.

Vous avez sans doute tous vu passer ces mèmes sur Facebook ou un couple hétéro part en soirée en voiture (j’en ai pas encore retrouvé, j’éditerai pour illustrer quand j’en aurais un sous le coude)
La fille dit « ah tu m’aimes vraiment car tu m’emmène avec toi  au restaurant alors que j’ai mes règles »
> sous entendu: alors que tu pourras pas me sauter ensuite
Et le mec pile genre « ah ouais je savais pas ca »
> sous entendu « je t’invite au resto justement pour te faire l’amour ensuite. Et si tu as tes règles, ça veut dire que je ne peux pas te faire l’amour ce soir, alors du coup j’ai plus envie de passer la soirée avec toi »

C’est de l’humour, certes, mais révélateur tout de même. Le problème ici ne me semble pas tellement être le crétin qui amène sa copine en soirée pour la sauter. Le problème me semble être que personne ici ne doute du fait que, puisque la fille a ses règles, alors elle ne peut pas faire l’amour. Ce principe est tellement communément admis qu’il n’est presque jamais remis en cause, par les hommes comme par les femmes d’ailleurs.

A ce sujet j’aime beaucoup le côté subversif de Game of Thrones. Dans le tome 4 (A feast for crows), Jaime rentre enfin à King’s Landing, et fonce droit vers sa cible : le vagin de Cersei. Celle-ci se trouve endeuillée au septuaire de Baelor (auprès de je sais plus qui, Tywin sans doute). Au bout de 5 minutes de blabla, il veut lui faire l’amour, et en la déshabillant, il s’aperçoit que ses sous vêtements sont pleins de sang. Et il s’en bat lec, il la saute tout pareil. Parce quand faut y aller, faut y aller.

 

La symbolique du sang menstruel

Puisque ces normes sociales (qui sont majoritaires mais pas universelles) ne sont pas construites par la raison, c’est du côté du symbolique qu’il faut en chercher l’origine. J’en parle dans d’autres articles mais la pensée symbolique n’a pas vocation à dire la vérité, elle a vocation à donner du sens aux événements, afin de nous rassurer face à un monde chaotique très complexe, qui souvent nous échappe.

Par exemple, « C’est normal s’il y a de l’orage, c’est Zeus qui est en colère. Pourquoi il est en colère? On sait pas trop mais du coup on va offrir un bouc émissaire en sacrifice pour l’apaiser. Zeus, il aime bien les sacrifices. Il est vaniteux, quand on rampe devant lui ça lui fait parfois passer l’envie de nous tyranniser avec sa foudre. »

C’est peut être con mais au moins ça a le mérite d’être une explication « logique », qui permet d’agir pour contrôler les événements, et donc de ne plus être figé par l’impuissance. L’imaginaire, ici, donne un sentiment de contrôle sur le monde.
Et le contrôle c’est rassurant, même si ça marche pas en réalité. Encore une fois, c’est pas la vérité qui compte, c’est la pratique du rituel, l’action qui permet de crée un sentiment de sécurité partagé par le groupe.

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La symbolique autour des règles suit une logique similaire. On parle quand même de femmes qui perdent du sang tous les mois, ce qui peut avoir quelque chose d’effrayant quand on ne comprend pas la mécanique biologique sous-jacente.
Certaines jeunes filles, lorsqu’elles saignent pour la première fois et que personne ne leur a expliqué ce qu’il se passe, elles ont l’impression qu’elles vont mourir. On peut donc imaginer que les autres, quand ils ne comprennent pas non plus ce qu’il se passe, se posent aussi la question.
Du coup, pour apaiser la peur qui peut nous saisir face à ce sang, on va chercher à fournir des explications rassurantes, et à mettre en place des rituels visant à agir assurer la sécurité du groupe.

De la même manière qu’un bateau contaminé par une maladie est placé en quarantaine, c’est à dire isolé de la terre ferme pendant 40 jours, le temps que les gens meurent, et que les survivants aient développé des anticorps contre les microbes, et ne soient donc plus contagieux, eh bien, la femme est également perçue comme « malade », et doit donc être contrôlée. Cela semble logique, puisqu’elle perd du sang, ce qui arrive généralement quand on est blessé ou qu’on a une maladie grave.

Si on met en place des rituels spécifiques aux femmes qui ont leurs règles, c’est comme si on avait l’impression de contrôler « la maladie » et donc qu’on évitait que le mal se répande dans tout le groupe. C’est en tout cas l’une des pistes avancée par l’anthropologie pour expliquer la marginalisation des femmes qui ont leurs règles. Parce que la vue du sang nous angoisse, et que c’est un sentiment plutôt inconfortable, il faut bien faire quelque chose pour apaiser cette angoisse.

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Dans L’amazone et la cuisinière de Alain Testard, on trouve des explications sur la dimension sacrée portée par le sang en général, et donc également le sang menstruel. Cela qui explique notamment plus ou moins pourquoi les femmes sont exclues des fonction d’encadrement dans la religion chrétienne, pourquoi les prêtres n’ont pas le droit de verser le sang en participant aux guerres ou à la chasse…
Le livre n’est pas irréprochable, cependant je vous invite à y jeter un œil quand même. 

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Aujourd’hui toutefois, on a des tas de nouvelles explications sur la biologie du cycle menstruel, ce pourquoi le sang n’est plus du tout aussi angoissant qu’il pouvait l’être à l’époque ou des textes comme celui du Lévitique servaient à apaiser les foules.
On peut remplacer la « connaissance mythologique » par la « connaissance scientifique » afin de nous sentir en sécurité face à ce processus naturel, et l’intégrer dans notre vie au même titre qu’on va uriner ou se moucher sans pour autant rejeter les gens qui ont une vessie ou qui  sont enrhumés, ni refuser de faire l’amour avec eux sous prétexte qu’ils ont le nez bouché.
Toutefois, pour acquérir des connaissances, encore faut-il pouvoir en parler.

 

La signification symbolique du sang est arbitraire

Qu’on lui attribue l’étiquette de « sale » ou au contraire de « sacré », ces choses sont des représentations éminemment culturelles, qui n’ont donc rien d’ontologique. Elles n’existaient pas avant qu’on les invente.
Ce sont des constructions, des idées partagées par un groupe d’individus, qui ne nous disent rien sur ce que sont les règles par essence. Toute construction idéologique se base  sur des postulats arbitraires sur le monde.

Et vous seriez sans doute surpris de savoir ce qu’on considérait comme normal, il n’y a pas si longtemps dans certains groupes humains, par fusion avec des croyances sur la dimension symbolique de certains phénomènes. Comme chez les gnostiques, qui (d’après Michel Onfray dans ses cours de l’université populaire), se livraient lors de rituels à du cannibalisme fœtal.

Entendons nous bien: Je ne critique pas le fait d’avoir des représentations symboliques sur le monde, si cela nous permet de lui donner du sens, de se sentir en sécurité et d’agir. De manière générale, le symbolique occupe une place centrale dans toute notre vie.

Mon propos, c’est que plus on est conscient des représentations mentales qui sont les nôtres, plus on peut vérifier si elles sont vraiment conformes à nos valeurs profondes. Si elles nous permettent d’évoluer vers une vie plus épanouissante, ou nous enferment au contraire dans une prison imaginaire. 
Est-ce que les idées que vous avez autour des règles sont pour vous source de joie ou de souffrance ? Éveillent-elles un sentiment de de mal-être, de conflits intérieurs ? Si oui, alors il peut être intéressant de prendre du recul sur ces idées et de prendre le temps de comprendre si elles ne peuvent pas évoluer, en identifiant les émotions et besoins qui se trouvent derrière cette croyance ?

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D’ailleurs, cela fait longtemps que je m’interroge sur le concept même de « saleté » et son sens. Ce qui est sale, c’est ce que l’on rejette, ce qui est inutile, ce dont personne ne veut. Or, ce n’est pas nécessairement le cas du sang menstruel.

Outre la fonction du cycle qui participe de la santé de l’organisme, on peut aussi envisager de modifier notre rapport au sang menstruel. Peut-être que cela va vous sembler être un exemple extrême, cependant cela me semble malgré tout intéressant: Il existe une artiste appelée womanstruation, qui fait des œuvres d’art en utilisant son propre sang menstruel pour coloriser ses dessins. Et non, ça n’a pas l’air d’être une psychotique !
C’est de l’art subversif, une manière de faire quelque chose de beau avec ce qu’on a si souvent coutume d’associer à la laideur et à ce qu’il convient de taire. Rien que cela me semble être une bonne raison de jeter un œil à son blog.

 

Oui, on peut parfaitement prendre son pied en faisant l’amour pendant les règles

Usul en parle notamment dans son interview décomplexée avec Olly. De manière générale, il me semble que les gens qui se considèrent de gauche sont naturellement plus libres pour aborder ces questions. C’est peut être juste une impression.
Ce qu’il évoque, c’est le fait que la quasi totalité de l’industrie du Porno, qui rappelons le fait 5 milliards de chiffre d’affaire tous les ans, dont 800 millions de dollars à travers les pop up vus par des mineurs qui naviguent sur internet sans surveillance) se construit sur les mêmes clichés éculés, avec les mêmes étapes visant à maximiser l’activation du circuit de la récompense du public cible (donc surtout les hommes).

C’est l’un des aspects positifs de l’affaire dite « Usulgate », permettre le débat sur la question de la sexualité et d’ou placer la limite entre ce qui relève de l’intime et ce qui relève du public. Parce qu’à présent, tous les geeks ont vu le petit oiseau d’Usul.
Dans l’interview, ce qu’Usul suggère, c’est la possibilité de faire évoluer les codes du porno quitte à être subversif vis à vis des normes du récit collectif, par exemple en tournant des vidéos porno pendant les règles de sa partenaire. Après tout, pourquoi pas ?
J’ai même envie d’aller jusqu’au bout de la provocation: Pourquoi ne pourrait-il pas exister des gens que cela pourrait exciter ? Par exemple, pour un public féminin, voir une femme qui peut être acceptée et prendre du plaisir y compris pendant ses règles, par un(e) partenaire aimant(e), pourrait potentiellement susciter un certain émoi.
Après tout, on trouve bien tout et n’importe quoi sur ces sites (je vous laisse imaginer, c’est parfois grotesque… ), alors pourquoi pas ça ?

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Un article de blog sur le site Vice en parle très bien également. Je recommande vivement cet article, qui à l’époque où je l’ai lu m’a beaucoup éclairé sur le fait que oui, on avait le droit d’en parler sans avoir honte, et même de retirer de la fierté de ne pas être prisonnier d’un récit collectif.

La phrase du blog qui m’a le plus marqué est la citation d’un partenaire de la personne qui l’a écrit, et qu’elle avait beaucoup apprécié:

« Qui suis-je, pour dire à une femme quand elle peut ou ne peut pas faire l’amour ? »

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On peut même faire des cunni pendant les règles ! Eh oui, avec la mooncup, le sang menstruel est arrêté par le barrage de silicone et, spoiler alert, le clitoris reste à portée de main (ou de langue) même quand une femme porte sa cup, sans que vous ayez à devenir des vampires buveurs de sang pour aller stimuler les terminaisons nerveuses de l’entrejambe de votre partenaire, si le cœur vous en dit.

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Les règles, c’est aussi un sujet politique

Quand j’étais à la forteresse de Montbazon, en 2018, j’ai eu la chance d’y écouter une conférence d’Usul – eh oui, encore lui. J’y peux rien, je le suis depuis sa première vidéo de MCC- sur Mai 68, ou il expliquait qu’il existait des sujets de conversation qui relevaient à la fois de l’intimité et en même temps du débat politique. Qu’il était fondamental de pouvoir parler de ces sujets en tant qu’enjeu qui relève de la chose publique, si on voulait que les représentations collectives et les lois évoluent du même coup.

Il prenait à ce sujet le thème de l’avortement, qui a longtemps été  perçu par le collectif et par ses membres comme un assassinat immoral. En conséquences, certaines femmes, qui ne pouvaient pas assumer la responsabilité de devenir mère pour des raisons qui les regardent, allaient avorter à l’étranger, au risque de leur santé, et pour un coup financier non négligeable.

Parce que des personnes ont amené ce sujet sur la place public, qu’elles ont crée le débat, les mentalités ont pu évoluer. Aujourd’hui, l’avortement est légal en France, et c’est uniquement parce que des gens se sont battues pour cela. Pour que leurs besoins soient reconnus par l’Etat comme étant des besoins légitimes.
Ce n’était pas un combat motivé par la haine, mais un combat motivé par l’amour et l’envie que chacun puisse avoir le droit de choisir ce qui est bon pour lui, sans que cela lui soit imposé d’office par le récit collectif et les lois du pays.

A ce sujet, j’ai lu hier un très bel exemple de débat autour d’un enjeu politique lié à la liberté des femmes, et concernait le remboursement par la sécurité sociale des protections hygiéniques. Je vous invite à aller lire les quelques tweets de Klaire, dont le style est toujours aussi impeccable.

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Voila pour cet article. Merci d’avoir lu jusqu’ici, et s’il vous plait n’hésitez pas à me partager en commentaire ce que vous en avez pensé, si vous avez des objections ou des suggestions pour l’améliorer.

Pour ne pas qu’il soit trop long, j’ai retiré une partie qui était prévue initialement au sujet des peurs des femmes sur le sujet des règles. Je pense que du coup ca sera l’objet d’un prochain article. En attendant, hésiter par à vous promener sur le reste du blog. Au sujet de la pensée symbolique, vous pouvez notamment check la série en cours qui s’appelle « De la souffrance à la vitalité ».

 

 

 

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