Les bons côtés de l’évitement expérientiel

Rappel sur ce qu’est l’évitement expérientiel

L’évitement expérientiel est un concept que j’ai entendu en étudiant la thérapie d’acceptation et d’engagement (ACT), et désigne le fait d’agir (ou de ne pas agir) en étant guidé par une volonté d’éviter une expérience privée inconfortable.
Par expérience privée, j’entend une expérience qui a lieu dans notre esprit et qui est désagréable.

Exemples:
* Je n’ai pas envie de voir qu’il ne me reste que 50€ sur mon compte, alors je ne vais pas regarder combien il me reste, de peur d’être mis face à une réalité inconfortable et de ressentir du même coup de la tristesse ou de la peur. Je vais faire l’autruche.
* J’ai peur de me faire rejeter donc je ne vais pas aller aborder ce joli garçon qui m’a regardé toute la soirée. Je vais rester seule à rêver à ce qu’aurait pu être notre relation.
* Je devrais marcher plus vite si je veux arriver à l’heure à l’arrêt de bus, mais si je marche trop vite, je vais avoir chaud, je vais transpirer et après je vais me sentir mal dans mes vêtements toute la journée. Alors du coup je continue à marcher sans me presser, et je vais rater le bus. Parce que je préfère ça que de sentir la transpiration.
* J’ai mangé le dernier cookie au lieu de laisser à ma petite sœur qui n’en avait pas encore mangé un seul, et pour ne pas qu’elle me le reproche et que je me sente nul, je vais lui mentir en lui disant que ce n’est pas moi qui l’ait mangé (je suis tellement cruel…)

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Pourquoi a-t-on recours à l’évitement expérientiel ?

On associe souvent l’évitement expérientiel à de la lâcheté, de la paresse, une forme de fuite. Dit autrement, ce serait un manque de courage, d’audace ou d’honneur, voir même parfois de la manipulation.
Si je caricature jusqu’au bout, on pourrait même faire une sorte de découpage binaire entre les forts, qui se confrontent à l’inconfort sans hésiter, et les faibles qui fuient à la moindre difficulté.

***

Toutefois, l’un des postulats de la CNV, que je vous propose ici parce qu’il me semble fort pertinent, dit qu’un individu essaie à chaque instant de prendre soin de certains de ses besoins, ou de ceux des autres. Autrement dit, tout comportement ou absence de comportement résulte d’une prise de décision par le cerveau, celui-ci visant à chaque instant à satisfaire ses besoins ou ceux d’autrui.

Exemples: 
* J’ai besoin de rester en bonne santé et de protéger mon épiderme des brûlures, donc je prend une pince pour retourner les saucisses sur le barbecue, afin de ne pas brûler ma peau. Je pourrais les retourner juste avec les doigts, comme mon beau frère, mais je n’ai pas envie d’avoir mal toute la journée après, même si ça irait plus vite.
* J’ai besoin de me sentir en sécurité et en confiance dans ma relation de couple, alors je n’accepterai pas que mon conjoint passe ses soirées à boire avec ses collègues en revenant tard le soir, car je n’ai pas envie de m’inquiéter en permanence de savoir ou il se trouve et à quelle heure il rentre. Je vais donc probablement me mettre en colère et entrer en conflit avec lui tôt ou tard afin qu’il puisse entendre combien il est important pour moi d’avoir des repères sur ce qu’il fait avec ses amis, et lui dire que je m’inquiète pour sa santé vis à vis de ses consommations d’alcool, afin qu’on trouve ensemble une solution qui tienne compte de cela dans l’avenir.
* Cela me fait chier d’être en arrêt maladie depuis 2 ans alors que j’ai encore quelques années à travailler avant la retraite, et en même temps c’est important pour moi de continuer à veiller sur mes enfants et mes petits enfants, c’est pourquoi je ne retourne pas sur mon poste, avec cette collègue qui me fait me sentir tellement mal que je finirais sans doute par me suicider si je retourne bosser dans son bureau.
* J’aime beaucoup manger de la viande, en particulier les barbecue en été, et en même temps depuis que j’ai lu des bouquins sur l’éthique animale, je me sentirais vraiment mal à l’idée de continuer à donner de l’argent à une industrie barbare qui maltraite le vivant. Alors du coup, je suis devenu végétarien parce que j’ai pas envie de crouler sous le poids de la culpabilité.

Comme vous pouvez le constater, ces exemples sont aussi des manifestations des formes d’évitement expérientiel. Dans tous les cas, on évite activement quelque chose  d’inconfortable. Toutefois, ces quatre derniers exemples semble tout de suite moins problématique que les exemples du début de l’article. Pouvez vous identifier la différence entre les deux ?

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Quand l’évitement expérientiel est au service de nos valeurs

Ce qui différencie les premiers exemples des deuxièmes, c’est que les premiers sont effectués en pilotage automatique, comme par réflexe, tandis-ce que les deuxièmes sont effectués en pleine conscience.

Les premiers sont déconnectés des valeurs, ce sont des comportements inutiles, qui n’ont aucun sens du point de vue de la personne. Par ailleurs, ils lui coûtent de l’énergie et ne lui apportent rien à ses yeux, si ce n’est permettre une cohérence entre l’histoire qu’elle se raconte et ses actes (du type « c’est normal que je n’aille pas aborder ce garçon, c’est parce que je suis une fille timide »). Pire, elle passe même à côté de choses qui sont importantes pour elle, en croyant ses pensées et en agissant à partir d’elles.

Les deuxièmes exemples sont des actions engagées au service des valeurs, c’est un évitement en pleine conscience de l’inconfort (douleur, culpabilité, danger, impuissance…) et c’est pourquoi ces actions ont du sens pour la personne.
A travers ces actions, la personne crée une cohérence entre ses valeurs et ses actes, et ce quand bien même ses pensées lui disent par moments d’autres choses (par ex « tu devrais travailler au lieu d’être en arrêt maladie »: c’est une pensée automatique, ce n’est donc pas un fait, bien qu’elle soit une information utile pour identifier ensuite une autre valeur en jeu).
De manière générale, les actions engagées au service des valeurs, y compris si ces actions impliquent de recourir à l’évitement expérientiel, sont des actions en harmonie avec le récit que construit la personne sur elle-même tout au long de sa vie. Ce récit étant également ce qui lui permet d’avoir le sentiment viscéral que cette vie vaut la peine d’être vécue.

***

C’est la qu’on commence à comprendre qu’on ne peut pas vraiment appréhender les différentes parties de l’hexaflexe de l’ACT séparément les une des autres, car elles sont toutes reliées entre elles.
Pour rappel, les 6 différents pôles de l’hexaflexe:
– Contact avec le moment présent (versus happé par le passé et le futur)
– Connexion au soi observateur (versus identification au soi penseur)
– Conscience des valeurs (versus valeurs floues)
– Ouverture à l’expérience (versus évitement expérientiel)
– Défusion cognitive (versus fusion avec les pensées)
– Actions engagées au service des valeurs (versus actions inutiles)

***

La colère, fondamentalement, ce n’est ni plus ni moins qu’une émotion générée par un conflit avec la réalité, par de la fusion cognitive et de l’évitement expérientiel. Et elle nous permet parfois de déplacer des montagnes.

Comme le dit Keny Arkana, c’est quand on contemple la misère du monde, que l’amour en nous ne peut pas se vivre avec sérénité, que monte en nous la rage. On se raconte l’histoire (fusion cognitive) que tout cela est injuste et qu’il faut changer le monde, et on commence à agir pour que les choses changent, afin de fuir (évitement expérientiel) ce sentiment insupportable d’impuissance et de culpabilité face au spectacle de la souffrance.

La différence entre une conduite d’évitement fonctionnelle et une conduite d’évitement dysfonctionnelle, c’est donc le contexte qu’il y a autour et les valeurs en jeu. La question à se poser n’est pas la nature du processus, c’est l’intention avec laquelle on s’en sert. 

Conclusion: Le piège de l’essentialisation

Je crois que Kant serait pas d’accord avec ma conclusion vu qu’il parait qu’il considère certaines choses comme étant des « impératifs catégoriques », soit que des actions sont « immorales par principe » et qu’il ne faudrait jamais y avoir recours, peu importe le contexte, peu importe l’intention sous-jacente.

Mon avis, c’est qu’un comportement n’est jamais bon ou mauvais en soi, il est seulement fonctionnel ou dysfonctionnel suivant le contexte et les valeurs de l’individu qui adopte ce comportement.

Considérer l’évitement expérientiel par principe comme étant mauvais parce qu’il figure sur l’hexaflexe de la rigidité psychologique est à peu près aussi absurde que de dire qu’être focalisé à un moment donné sur le passé ou l’avenir est mauvais pour l’épanouissement des individus.
En fait, dire cela, cela revient en quelques sortes à être dans le rejet du réel.

Nous vivons dans un monde ou les gens sont mus par des émotions qui les dépassent, des pensées avec lesquelles ils fusionnent, des blessures et des appréhensions qui les coupent du présent, et tous ces comportements existent parce que dans certains contextes, ils sont parfaitement fonctionnels et utiles pour satisfaire nos besoins et ceux des autres.

Aucun comportement n’est mauvais par principe, aucun comportement ne peut être pleinement compris sans faire la clarté sur le contexte, sur les valeurs et les besoins en jeu, sur les connaissance dont dispose l’individu et les compétences qu’il a pu (ou n’a pas pu) développer durant sa vie.
Ainsi donc, avant de fusionner avec une pensée du type « cette personne a recours à l’évitement expérientiel, donc elle est lâche et irresponsable », peut-être serait-il paradoxalement plus rentable en terme d’énergie de vous demander pourquoi cette personne agit comme elle le fait ? Quels sont les besoins, les émotions et les valeurs en jeu ?

Et vous, quand vous pensez qu’elle est lâche et irresponsable, quels sont les besoins et les valeurs en jeu chez vous qui ont produit cette pensée ? Pouvez vous observer tout cela sans vous y identifier ?
Pouvez vous observer les comportements des autres sans les enfermer dans des cases, sans réduire leur complexité à leurs seules actions et paroles ? Pouvez vous voir l’être humain en eux, leur souhaiter tout le bonheur du monde, ou bien est-ce impossible pour vous ? Si c’est impossible, savez vous pourquoi ? Qu’est-ce qu’il se passerait de si grave, si vous le faisiez, que vous chercher à ce point… à éviter ? 😉 

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PS1: L’article sur le lien entre CNV et ACT est toujours en brouillon. Je le terminerai quand je pourrai !
PS2 : N’hésitez pas à réagir en commentaire, que cela vous ait plu ou pas.

 

 

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