L’éthique est l’art de donner du sens aux limites qu’on se fixe a soi même

Un ami philosophe m’a souvent cité le père d’Albert Camus qui disait « un Homme ça s’empêche », lorsque ce dernier était consterné de voir jusqu’où pouvait aller la torture durant la guerre d’Algérie.
Quand il dit qu’un Homme ça s’empêche, ce qu’il dit c’est qu’il y a des limites, implicites ou explicites, qu’il parait sensé de respecter, afin de pouvoir se revendiquer appartenir moralement à l’humanité.

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Jusqu’à récemment j’ai toujours pensé, formaté que j’étais par le discours psychanalytique ambiant, que les limites étaient des fictions qui nous emprisonnaient et nous empêchaient de faire ce qu’on veut vraiment, par peur de la punition. Qu’on intégrait bêtement des règles morales qui donnaient lieu à la construction d’une instance de censure dans notre esprit, le Surmoi, qui nous juge et nous punit émotionnellement dès que nos pensées, nos paroles et nos comportements ne sont pas en harmonie avec ces règles morales.

Je pensais que les limites étaient des freins à notre épanouissement imposé par notre environnement social, que dans une société parfaite il n’y aurait donc besoin d’aucune limite.
Jusqu’à encore récemment, je me serais même un peu moqué, dans le secret de mon esprit, de la phrase du père de Camus en me disant qu’il se racontait juste une histoire sur ce qu’était l’Homme et que ce n’est pas ce genre d’histoire qui allait aider les Hommes à « s’empêcher » de pratiquer des actes de barbarie sur autrui.

Pour autant, je me suis toujours efforcé de respecter les limites des autres, hein. Ma définition préférée de la morale a toujours été celle de Chamfort:

«Jouis et fais jouir, sans faire de mal ni à toi ni à personne,
Voilà je crois toute la morale»

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Puis j’ai commencé à faire la différence conceptuellement entre la morale et l’éthique:

La morale, ce sont les règles de conduite implicitement partagées par un groupe d’êtres humains qui vise à rendre le comportement de tout un chacun prévisible. La morale définit ce qui est bien (ex: donner de l’argent à une association caritative) et ce qui est mal (ex: Voler un paquet de coquillettes dans un supermarché.)
C’est ce qui fait qu’on peut sortir dans la rue la nuit sans trop craindre de se faire égorger, parce qu’on sait que la plupart des gens qu’on croise ont plus ou moins intégré les règles de la morale, étant eux-même conditionnés en ce sens depuis tout petit par un système de punition et de récompense en fonction des attentes du groupe social d’appartenance.
Cette morale est éventuellement appuyée par des textes de lois dans un Etat de droit (qui prend alors la responsabilité d’appliquer la punition, d’exercer « la violence légitime »): Si on vole un paquet de coquillettes et qu’on se fait attraper, on risque de devoir payer une amende (punition). Si en revanche on donne de l’argent à une association, on paye éventuellement moins d’impôts (récompense).

L’éthique, ce sont les règles qu’une personne applique à elle même dans sa tacon d’agir dans le monde, mais qui peut différer des normes de son groupe d’appartenance.
Par exemple, adopter un régime alimentaire végétarien ou vegan en France, sans appartenir à une communauté religieuse qui partage ce régime alimentaire, ce n’est pas une position morale, c’est une position éthique.
Autre exemple: la désobéissance civile qui consiste à transgresser volontairement une loi ou une règle morale parce qu’on juge subjectivement qu’elle n’a pas de sens. C’est ce que fait Rosa Parks quand elle refuse de se lever dans le bus. D’ailleurs elle a du payer une amende pour ça à l’époque.

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La morale est un conditionnement qui apprend uniquement aux gens à éviter autant que possible de se faire prendre quand ils transgressent les règles

Après avoir fait ce découpage conceptuel entre la morale et l’éthique, je me suis dit que la morale c’était de la merde parce que c’était un ensemble de normes sociales, des injonctions violentes du type « TU DOIS » ou « TU NE DOIS PAS », soit une soumission de notre volonté au nom de l’obéissance à la loi, considérée comme sacrée.

J’en ai conclu que les seules règles de conduite qui étaient valables étaient celles régies par l’éthique. Pourquoi ? Parce que la morale, c’est juste ce qu’on « DOIT » respecter pour ne pas être puni. Donc s’il n’y a personne pour nous punir, il n’y a plus de raison de respecter la règle.

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Quand une personne « lambda » transgresse une règle de la morale (par exemple qu’elle vole une pléiade à la Fnac), elle sait qu’elle fait quelque chose de « mal », d’interdit au sein du groupe. Elle aura donc tendance à se juger elle même, elle sera comme coupée en deux entre la part qui vole, et la part qui a intégré que c’était « mal » de voler. Et si elle se fait prendre, elle se sentira coupable d’avoir « mal agi ».
La perversion en psychanalyse, c’est très exactement l’absence de culpabilité et de clivage intérieur. Une personne « perverse », si tant est que cela existe (perso je n’en ai jamais rencontré), n’a même pas idée qu’elle fait quelque chose de « mal » quand elle tue quelqu’un ou qu’elle la viole, parce que pour elle la notion de « mal » n’a pas vraiment de sens. Elle n’a pas de Surmoi. L’autre n’est pas une personne qui peut souffrir, mais un objet de gratification (c’est comme de manger une pomme quoi)

Si une personne obéit à une règle uniquement parce qu’elle a peur d’être punie, ce qu’on lui apprend, ce n’est pas à avoir une attitude respectueuse de la morale. Ce qu’on lui apprend, c’est juste à ne pas se faire prendre.

Un peu comme un chat qui veut piquer du pâte sur la table mais qui ne monte pas parce qu’il sait qu’on va le chasser immédiatement. Allez quelques minutes dans une autre pièce, vous pouvez être certain que ce putain de chat va monter sur la table en votre absence pour se servir parce qu’il n’aura plus peur de la punition immédiate, et qu’il est trop stupide pour anticiper la punition à venir, ou encore qu’il se dit que ça vaut la peine d’être puni si on peut manger du pâté avant, je sais pas, faudrait leur demander.

Autre exemple: Il est interdit de manger des produits à Mcdo pendant le service, mais quasiment tout le monde le fait quand même dans le dos des managers parce que cette règle n’a aucun sens pour les équipiers. Il est immoral de voler de la nourriture qui a été produite par l’entreprise, c’est du vol, mais la plupart des gens le font quand même parce que cette limite là n’est pas légitime à leurs yeux. Ils pensent « je travaille ici, c’est difficile, je peux bien manger un truc ou deux ».

Bref, les règles de la morale ne s’appliquent qu’en présence d’une autorité qui prend la responsabilité de les faire appliquer (que ce soit une autre personne, ou notre surmoi qui nous fait nous sentir coupable d’avoir « mal agi » quand on a bien intégré la règle à force de conditionnement)

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L’éthique est l’art de donner du sens aux limites qu’on se pose a soi même

La différence entre la morale et l’éthique, c’est la question du sens. Si une personne est végétarienne parce que c’est la norme de son groupe social d’appartenance (par exemple dans le cas de certaines religions en inde) mais que cela n’a pas de sens à ses yeux, elle pourra être amenée à transgresser cette règle, qui vient d’une volonté extérieure à la sienne.

Il en va de même pour l’abstinence sexuelle avant le mariage chez les chrétiens ou l’abstinence d’alcool chez les musulmans. Ce sont des règles morales, partagées par ces groupes sociaux, pour qui c’est « mal » de boire de l’alcool parce que c’est écrit dans le Coran, c’est « mal » de faire l’amour avant le mariage parce que c’est écrit dans la bible, c’est « mal » de manger des animaux parce que c’est écrit… je ne sais ou.

Le problème c’est que ce qui est dogmatiquement considéré comme « mal » par un groupe social peut être en total incohérence avec nos appétences physiologiques et nos besoins réels. Et alors il y a dissonance cognitive, il y a incohérence entre « les règles partagées par le groupe auquel j’ai envie d’appartenir » et « ce que j’ai envie de faire ».

Par exemple chez les témoins de Jéhovah (le groupement religieux que je connais le mieux), la masturbation est considérée comme un péché ce qui fait que les adolescents qui se masturbent font ‘quelque chose de mal’ et il leur est fortement conseillé de demander pardon à Dieu lors de leurs prières. Sauf que tout le monde se masturbe, les hommes comme les femmes, les humains comme les animaux. C’est un processus qui participe de la découverte et de l’appropriation de son corps.
Ainsi, respecter la règle morale ici serait une forme de violence envers soi-même, consistant à renoncer à faire ce qu’on a naturellement envie de faire, sous prétexte que c’est mal.

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L’éthique, à la différence, consiste à se poser à soi même des limites, non pas pour se soumettre à un « JE DOIS » ou un « JE NE DOIS PAS », mais plutôt à des « JE VEUX » et « JE NE VEUX PAS ». Ce sont des limites qui s’appuient sur des facteurs internes, et ça fait toute la différence.
Autrement dit, j’ai la possibilité matérielle de faire ce que je veux mais je fais le choix qui pour moi a du sens, c’est à dire un choix qui est guidé par mes valeurs. 

Dès lors on respectera naturellement ces limites même s’il n’y a personne pour nous punir en cas de transgression. A partir du moment ou a découvert ce qu’on veut vraiment, cela fait l’effet d’un déclic, et ça devient absurde à nos yeux de sortir de cette ligne de conduite qui contribue à donner du sens à notre vie. 

Je suis végétarien depuis maintenant quatre ans, j’ai toujours aimé le gout de la viande et je l’aime sans doute toujours aujourd’hui. Je trouve qu’un poulet rôti ça sent bon sur le marché, comme la bonne odeur d’un bœuf bourguignon, pourtant je ne vais pas pour autant en manger, ça n’aurait aucun sens pour moi. Je n’ai jamais transgressé cette règle, que je me fixe à moi même depuis 4 ans, qui consiste à ne pas manger d’animaux ni de poisson. 
Est-ce que la vue, l’odeur d’un bon repas avec de la viande me fait encore envie aujourd’hui ? Oui et non.
Oui, j’ai 23 ans de souvenirs en tant que carniste ou la viande a été associée à beaucoup de joie, de plaisir, bref d’activation du circuit de la récompense. 
Mais non, je n’ai jamais eu envie de remanger de la viande. Quand je vais au restaurant et que je suis seul, il n’y a personne pour me surveiller, et pourtant je continue à manger uniquement des plats sans viande.
Même dans le riz cantonnais, je me fais chier à retirer les morceaux de lardons que je vois, alors que je peut être seul dans ma cuisine à le manger. Il n’y a personne pour me punir si je « transgresse la règle », mais ça n’aurait aucun sens de la transgresser. Ça serait aussi absurde que de me mettre à fumer des cigarettes alors qu’un tel choix irait contre mes valeurs consistant à prendre autant que possible soin de ma santé, et vivre aussi longtemps que possible pour écrire d’autres articles sur WordPress 😮
Cela a plus de sens pour moi de dépenser de l’énergie à trier les lardons, que de m’en foutre et de perdre du même coup le sens que m’apporte le respect de cette limite que je me suis fixé à moi-même.

En réalité, agir selon mes valeurs, c’est ce qui active le plus mon circuit de la récompense…

Est-ce que je me sentirais coupable si je transgressais la règle que je me suis fixé ? Je ne sais pas, ça n’est jamais arrivé. Aujourd’hui, je dirais que non, car je sais que si je transgressais la règle, ça serait pour satisfaire un besoin qui était sur le moment jugé prioritaire. Par exemple que je suis sur une île déserte et que je ne trouve rien d’autre à manger que des poissons ou des oiseaux.

L’éthique, ce n’est pas l’obéissance absolue à une règle sacrée. C’est juste un moyen de donner du sens à sa vie en lui donnant une direction à travers nos actes. Mon végétarisme n’a rien de sacré, c’est juste qu’à partir des informations à ma disposition, le végétarisme me semble être un régime alimentaire plus en harmonie avec ce qui pour moi a de la valeur, comme la recherche de la symbiose avec les êtres vivants.

Je ne suis pas pour autant dogmatique: je n’ai jamais fait délibérément culpabilisé quelqu’un sous prétexte qu’il n’avait pas adopté les mêmes limites que les miennes pour faire des choix dans sa vie.
Et si lors d’un repas de famille, par exemple, des patates ont cuit avec un animal dans le four, je ne vais pas m’interdire de manger ces patates pour autant. Pourquoi ? Parce que l’éthique n’est pas une soumission aveugle à des règles absolues, c’est une attitude guidée par des valeurs. Et il est également important pour moi de prendre soin de la relation avec mes proches, et donc de concilier à la fois mon végétarisme avec le bien être de mon entourage.
C’est à dire de ne pas exiger que pour manger avec moi on doive préparer chaque fois un plat spécifiquement compatible avec mes critères, parce qu’alors je serai dans l’exigence, et ça serait une forme de violence.

Or, mon végétarisme a justement pour but de diminuer à mes yeux la violence de mes choix dans ma relation au monde, pas de déplacer la violence ailleurs en la reportant sur mes proches. Je ne mange pas pour autant de viande ou de poisson si un proche me le demande. Je mange juste l’accompagnement, et c’est déjà très bien. C’est ce qui a le plus de sens pour moi.

***

« Deviens ce que tu es » Nietzsche

D’expérience, on ne se sent jamais aussi bien que quand on se sent soi-même. Alors posez vous la question: est-ce que vos actes et vos choix reflètent qui vous êtes ? Est-ce que vous vous sentez confortable dans votre manière de mener votre vie ? Est-ce que vous agissez en harmonie avec vos valeurs, ou bien est-ce que vous êtes en train de vivre la vie de quelqu’un d’autre ? 

Moi, je me sens beaucoup plus être « moi même » depuis que je suis végétarien, depuis que je m’efforce de respecter les saisons dans mes chats de fruits et de légumes, depuis que je m’efforce de faire coïncider ma pratique de psy à mes connaissances scientifiques sur le fonctionnement de l’esprit humain, depuis que je pratique le processus de la CNV.
Ce sont les règles qui contribuent à donner du sens à ma vie. Je ne le fais pas pour obéir à des dogmes absurdes, je le fais uniquement parce que cela me fait du bien de me sentir être moi-même.

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PS: Evidemment, cet article n’a pas pour but de stigmatiser les personnes qui n’agissent pas en harmonie avec leurs valeurs. C’est déjà un privilège que d’avoir la possibilité de faire ce choix. Et par exemple, il n’est pas possible pour tous les ménages de se permettre de manger des fruits et légumes Bio, qui coûtent deux fois plus cher que les fruits issus de l’agriculture classique.
L’important, c’est de faire de son mieux à partir des cartes qu’on a entre les mains. Si par exemple il est important pour nous de prendre soin de notre planète, et qu’on a pas les moyens financiers de manger Bio, il est vain se se flageller d’acheter des légumes classiques alors qu’on a pas la possibilité de faire autrement.
Toutefois il y a bien d’autres manière d’agir en prenant soin de la planète qu’en achetant des produits bio, ne serais-ce qu’en ramassant les bouteilles qu’on trouve par terre dans la forêt ou sur la plage. Même quand notre temps, notre énergie, notre argent et nos compétences ont des limites, il reste toujours possible d’apprendre à agir en harmonie avec ses valeurs, afin que notre vie soit pleine de sens.

Je crois de plus en plus qu’agir selon ses valeurs est la meilleure chose qu’une personne puisse faire pour se sentir en harmonie dans sa relation au monde…

 

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5 commentaires sur “L’éthique est l’art de donner du sens aux limites qu’on se fixe a soi même

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