De la souffrance à la vitalité, partie III: Un narratif peut être pré-rationnel, rationnel ou trans-rationnel

Cet article est la troisième partie d’une série d’articles sur les mécanismes de la pensée.
Partie I
Partie II

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Dans celui ci, j’essaie de décrire un découpage qui me semble intéressant entre trois niveaux de relation à la réalité, trois type de constructions narratives :

1) Pré rationnel: Je ne cherche pas à justifier mes crédences en ce que je tient pour vrai. J’y crois donc c’est vrai, point.
Exemple: « Je sais que Dieu existe parce que c’est évident que Dieu existe. Et puis la nature est trop belle pour être le fruit du hasard. »2) Rationnel: On utilise le rasoir d’Ockham pour faire le tri entre ce qui résiste à l’analyse critique et ce qui n’y résiste pas. Entre les narratifs « solides » et ceux qui ne reposent sur aucune donnée, et uniquement sur l’imaginaire. On apprend à justifier ce qu’on tient pour vrai avec des arguments, des faits. Et on adapte ses crédences en fonction des données.
Cependant ce mode de connaissance atteint lui aussi des limites quand il nous fait tomber dans des récursions infinies qui inhibent l’action. Le rationnel fantasme sur l’absolu et l’ontologie et ne fait pas la différence entre la carte et le territoire. C’est un mode de connaissance ou l’on distingue la croyance (chose qu’on tient pour vraie sans justification) de la connaissance (chose qu’on tient pour vraie et qui est justifiée par des arguments et des faits), sous entendu que « la connaissance c’est bien, la croyance c’est mal ».
3) Trans-rationnel: Ce mode de connaissance vise à dépasser les limites du rationnel en permettant l’action en présence d’incertitude, en pleine conscience de leur dimension arbitraire et non justifiée.
Cela consiste à tenir pour vrai des choses qui ne sont pas justifiées par la raison en connaissance de cause. Cela permet de ne plus être prisonnier d’une unique idéologie, et  de pouvoir jongler librement entre plusieurs systèmes de pensée qui s’excluent mutuellement. Cela permet également d’être imprévisible en faisant reposer certaines  de nos décisions sur des éléments aléatoires qui ne peuvent pas être anticipés rationnellement. 

Nb: Les vidéos de Hypnomachie sur Youtube m’ont beaucoup aidé à comprendre l’utilité de ce découpage, qui faisait écho au découpage de Lê de Science4all entre « pré-rigoureux », « rigoureux » et « post-rigoureux », lorsqu’il explique comment font les brillants mathématiciens pour solutionner les grandes énigmes mathématiques en se servant de leur intuition post-rigoureuse pour dépasser les limites de la raison.

 

Raisonner de façon irrationnelle revient à se couper du monde

La capacité à tenir compte des faits, des feed-backs de la réalité pour ajuster notre compréhension du monde, c’est ce qui différencie un rapport au monde rationnel d’un rapport au monde irrationnel.
Cela implique de partir des observations pour dans un deuxième temps construire un modèle, un narratif qui tente de leur donner du sens, au lieu de partir d’un modèle auquel nous sommes émotionnellement attaché au départ et tout faire pour que les observations coïncident avec notre modèle.

Le cas extrême d’une approche irrationnelle peut aller jusqu’à une perte de contact avec la réalité inter-subjective, ce qu’on appelle classiquement la psychose (ou un « délire »), allant de la schizophrénie à la paranoïa en passant par l’automatisme mental et le délire de persécution. Cela implique en gros une grande rigidité psychologique, rendant difficile de tomber d’accord avec autrui sur « ce qui Est » ou de remettre en question ce que l’on tient pour vrai, dans cette « réalité alternative ».
Dans la plupart des cas, même en ayant des croyances injustifiées et irrationnelles, les gens sont plus ou moins capable de les critiquer et d’admettre que cela ne se fonde que sur « leur intuition » ou la foi.
Notons toutefois qu’un délire, une interprétation irrationnelle de la réalité sous tendue par des axiomes fondateurs faux (c’est à dire qu’il n’est pas raisonnable de tenir pour vrais au vu des informations à disposition) peut néanmoins s’appuyer sur des faits réels, par exemple suite à un traumatisme ou des maltraitances.

Retenons simplement, comme le disent les deux psychiatres du psylab, que « la folie est parfois la meilleure manière de s’adapter à la réalité ». Et de la même manière que tout ce qu’on fait est une tentative de nourrir des besoins, l’enfermement dans une réalité parallèle est parfois la meilleure manière que trouve un individu pour se protéger d’une angoisse massive et insupportable pour son cerveau.
Après, je dis pas pour autant que toute pathologie psychique se développe à travers ce mécanisme. Le cerveau est un organe physique et parfois le dysfonctionnement se situe au niveau du hardware et pas du software, si tant est que distinguer les deux soit pertinent.
C’est pour ça que certains patients ayant une pathologie « psychiatrique » peuvent, grâce à un traitement adapté à ce qui dysfonctionne au niveau du « hardware » (par exemple au niveau thyroïdien) mener ensuite une vie riche et pleine de sens ou ils pourront s’épanouir.

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Si l’on formalise le fonctionnement de l’esprit en langage mathématique, comme le fait la théorie du cerveau bayésien, alors la croyance irrationnelle peut être comprise comme une croyance qui se situe à 0% ou a 100% dans le niveau de confiance que l’on a en une hypothèse. C’est à dire que rien de ce qu’on pourra voir ou entendre ne modifiera le niveau de croyance que l’on a.

Si je crois en Dieu parce que j’ai la foi, alors j’y crois a 100%, et rien ne pourra faire passer mon niveau de croyance en dessous de 100%. Ce n’est donc pas pour des raisons rationnelles que je changerai d’avis. Je n’ai même pas besoin de me justifier, car je ne cherche pas à être rationnel. J’y crois, donc c’est vrai. Et cela me convient. Et je serai parfois prêt à agresser ou a tuer pour protéger cette croyance que je considère comme absolument vraie.
Ce type de narratif est tributaire d’un certain nombre de biais cognitifs, en particulier le biais de confirmation. On s’intéressera à toutes les données qui vont dans notre sens, et on ignorera ou l’on dénigrera toutes les données qui vont dans un autre sens que celui de notre narratif, en rationalisant a posteriori.

Par exemple, si j’ai mis Mathilde dans la case « stupide » et que je crois à 100% qu’elle est stupide sans raison (ou pour des raisons qui représentent un faible niveau de preuve), et qu’un jour elle dit un truc intelligent, je vais protéger la cohérence narrative en rationalisant. « Bah, elle a eu de la chance, même une horloge qui ne marche pas donne l’heure juste deux fois par jour. Cela ne signifie pas qu’elle soit intelligente. »

En faisant cela, je me coupe du monde, car je nie une partie des données que je considère comme négligeable, sous prétexte que mon modèle est suffisamment utile, et que je n’ai pas besoin d’expliquer TOUTES les données pour estimer mon narratif satisfaisant.

L’avantage de la réduction pré-rationnelle, c’est qu’elle permet d’économiser de l’énergie. C’est plus simple à penser, les repères sont plus évidents, et donc c’est plus facile d’agir à partir d’un narratif pré-rationnel.
L’inconvénient du pré-rationnel, c’est qu’il s’avère presque toujours contre productif sur le long terme à notre époque ou tout est connecté. Car en omettant une partie des données, on omet une partie du réel et des déterminismes qui agissent sur le monde et sur nous par effet papillon. Et cela finit par se retourner contre nous.

Cela peut être mis en évidence à travers le découpage de l’humanité en deux sexes, mâle et femelle, car il néglige une part de la population, qui ne correspond à aucune de ces deux cases, et que l’on appelle parfois intersexués.
Dire « bah, c’est juste des erreurs de la nature, ils devraient pas exister », c’est élaborer un narratif pré-rationnel permettant d’économiser de l’énergie, et on sacrifie alors l’existence d’une part du réel, constituée d’êtres humains bien réels, qui deviennent des bouc émissaires permettant la préservation de notre narratif sur le réel.

C’est l’essence même de la violence

 

Le rationnel

Le rationnel permet de dépasser les limites du pré-rationnel en adoptant une méthode permettant de significativement améliorer la fonctionnalité de nos narratifs, et cela consiste à apprendre à justifier ce qu’on tient pour vrai avec des preuves, les plus solides possible.

Cela consiste en fait à adapter son niveau de croyance au niveau de preuve dont on dispose. Donc, ne pas croire trop intensément quelque chose pour lequel on n’a pas de preuve solide, et ne pas rejeter trop violemment quelque chose qu’on a pas de bonne raisons de rejeter.

C’est le rasoir d’Ockham qui permet de faire le tri entre les narratifs rationnels, qui reposent sur des données solides, et les narratifs pré-rationnels, qui ne reposent sur aucune données solides. Vu que je fais sans doute faire un article plus détaillé sur le rationalisme par la suite, je me permet de ne pas trop développer ce point ici.

L’avantage du rationnel, c’est qu’il permet de grandement gagner en sécurité et en contrôle sur soi, sur sa vie et dans ses relations, parce qu’en arrêtant de croire que les choses sont magiques, on commence réfléchir aux mécanismes.
L’inconvénient du rationnel, c’est que cela demande plus de temps, de ressources et de compétences que le pré-rationnel. Le temps de vérifier les sources des informations, d’avoir un regard critique sur les discours que l’on entend…

La limite du rationnel, c’est qu’elle représente une vision assez naïve de la réalité. Il y aurait d’un côté « ceux qui ont des connaissances » et d’un autre côté « ceux qui sont des croyants ». En gros, il y a ceux qui sont « avec le réel » et ceux qui sont « dans l’imaginaire », ce qui me semble aujourd’hui simpliste, et je préfère partir du principe que nous sommes absolument tous dans l’imaginaire. Simplement, certains systèmes de pensée sont plus fonctionnels que d’autres.

Comme dit Le corbeau qui croit, « tout est croyance ».

Et quand on « plafonne au rationnel » (expression appréciée du Youtubeur Hypnomachie), il devient alors facile de tomber dans le conflit mimétique ou l’on va juger comme étant stupide les individus qui ne sont pas d’accord avec nous, qui ne reconnaissent pas la valeur des données obtenues avec la méthode scientifique, ou les communautés religieuses.
En fait, le rationalisme a la facheuse tendance à tomber dans le scientisme, et à totalement occulter la question du sens et des processus narratifs de l’esprit humain.

Autrement dit, le rationalisme confond la carte et le territoire, soit on « est dans le vrai », soit on est « dans l’erreur », soit on « a raison » soit on « a tort ». Or, tenir cette posture est la définition même du conflit mimétique, quand deux narratifs sont en rivalité.
– Illusionnisme versus réalisme en épistémologie
– Panpsychisme versus éliminativisme en philosophie de l’esprit

Ce sont des narratifs concurrents qui occupent la même niche écologique dans l’esprit des gens, pour lesquels on sera amené à prendre position pour ou contre, s’il le fait « en nous mettant un pistolet sur la tempe » comme le dit Monsieur Phi.
Le rationalisme a besoin que l’on prenne parti pour avoir du sens, il a besoin que l’on se positionne, que l’on juge, que l’on ait des a priori.

Le rationalisme peut être formalisé en mathématique par la formule de bayes. Si l’on n’a pas d’a priori, la formule de bayes ne peut tout simplement pas être calculée. Il FAUT avoir un a priori pour penser rationnellement, ajuster ses croyances aux données dont on dispose. Ainsi, le rationalisme nous condamne à vivre dans le monde de la dualité, ou il existe des positions polarisées qui s’excluent mutuellement, et à s’identifier à ce pourquoi on prend position.

Toutefois, il est possible de sortir du rationalisme pour avoir une relation avec le réel qui soit émancipée des limites du monde conceptuel de la dualité crée par le lange symbolique.

 

Le trans-rationnel

Passer du « oui mais » au « oui et »

Ce qui caractérise l’approche trans-rationnelle c’est en premier lieu la capacité à avoir une pensée méta sur ses propres narratifs, à les observer depuis un point de vue extérieur, en amont de nos postulats de départ.
C’est ce que j’appelle faute d’un meilleur terme la méta-perception ou la méta-subjectivité, soit la capacité à identifier ses narratifs au sujet du réel comme une simple construction mentale fondée sur des axiomes arbitraires, sans s’identifier à eux, et à pouvoir formuler un discours critique sur cette construction et ses limites, a pouvoir switcher volontairement entre plusieurs systèmes de représentations mentales (paradigmes) qui sont mutuellement incompatibles. 

En ACT, cela correspond à la défusion de ses pensées, quand on se place depuis la perspective du soi observateur, qui est le témoin des contenus de conscience sans s’y identifier ontologiquement: je ne suis pas mes pensées, je suis le contenant des histoires que je me raconte, je n’y suis pas réductible. 

Par exemple, pouvoir switcher entre une vision du monde spiritualiste ou nous disposons d’une âme immatérielle immortelle, et une vision du monde matérialiste dans laquelle nous ne sommes que des machines biologiques programmées pour se reproduire.

La carte n’est pas le territoire, et notre paradigme aussi complexe soit-il ne sera jamais davantage qu’une carte

Cela consiste à accepter qu’on n’atteindra jamais une vérité immuable et définitive, bien qu’on puisse tendre vers elle sa vie durant. C’est une quête qui n’a pas de fin, d’autant qu’elle est limitée par notre hardware. Notre entendement se borne aux impensables, à l’insaisissable, faisant que l’Etre échappera toujours en partie à l’intellection, à la réduction. Ce qui Est ne pourra jamais être perçu tel qu’il Est. Notre perception sera toujours filtrée par nos croyances, nos biais cognitifs et les limites de nos organes sensoriels hérités de la sélection naturelle. Et ce n’est pas grave. Dès lors que l’on sait et accepte cela, on peut de nouveau se sentir en sécurité avec ce qui Est, passer de la survie à la vie, et prendre plaisir à l’existence.

Mieux, une fois que l’on a compris que nos narratifs, aussi complexe soient-ils, ne sont que des narratifs, on peut s’amuser à en avoir plusieurs différents, et observer les mêmes données à partir de plusieurs systèmes de représentations différents, un peu comme si on avait plusieurs paires de lunettes de différentes couleurs, qui font que l’expérience de la réalité n’est pas la même selon celle que l’on porte sur le nez.

Pour rester sur la métaphore de la carte et du territoire, c’est comme si vous aviez plusieurs cartes différentes pour décrire le même territoire de différentes manières: une carte pour décrire le réseau de bus, une carte pour les différents monuments historiques de la ville, une carte pour les restaurants… C’est toujours le même territoire, et les mêmes éléments, qui sont articulés de différentes manières.

 

Il existe des espaces de respiration entre les différents concepts dont on se sert pour penser, et qu’on rassemble dans nos narratifs

Goedel l’a dit avec ses deux théorèmes, tout système de représentations qui repose sur des axiomes est soit incohérent soit incomplet.
Les systèmes incohérents sont des systèmes qui ne servent à rien car ils peuvent affirmer une chose et son contraire. Le rasoir d’Ockham permet de s’en débarrasser. Toutefois, tous les autres systèmes d’axiome sont donc incomplets, c’est à dire qu’ils intègrent des œillères, omettent des pans entiers du réel. Si l’on ne dispose que d’un unique système de représentations, qu’on considère comme étant la seule valable (par exemple, qu’on se revendique rationaliste et qu’on se réduit à cela), alors on omet tout un pan du réel, qui se trouve en dehors de notre champ de conscience, en dehors de ce que peut appréhender notre idéologie.

C’est ici qu’intervient le trans-rationnel, pour dépasser les limites du rationalisme et explorer ce qui par nature échappe à l’idéologie rationaliste et ses axiomes fondateurs. Cela revient à avoir davantage qu’un simple marteau dans sa boite à outils.

Par exemple, en arithmétique, il existe différentes axiomatiques. Celle dont on se sert le plus souvent est l’axiomatique de Peano. Toutefois, quand celle ci atteint ses limites (parce qu’elle est incomplète), ou peut passer à l’axiomatique NRP, qui fonctionne autrement, est plus complexe bien qu’étant elle aussi incomplète.

Voila, j’espère que cet article aura été utile et à peu près clair pour comprendre les trois différents rapports au réel. Dans l’article V de cette série, je développerai en détails mes deux systèmes de représentations et leurs axiomatique. Pour le moment, je veux parler d’une autre trinité que j’aime bien, sans savoir encore tout à fait pourquoi.

2 commentaires sur “De la souffrance à la vitalité, partie III: Un narratif peut être pré-rationnel, rationnel ou trans-rationnel

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