De la souffrance à la vitalité, partie II: L’arbitraire sous-jacent aux narratifs

Les narratifs sont notre rempart face à l’angoisse existentielle inhérente à l’absurdité de la condition humaine

Les narratifs, nous l’avons évoqué, ont pour fonction de nous donner un sentiment de contrôle en permettant d’anticiper l’évolution du monde à travers le temps, en ayant une représentation de comment se comportent les objets et les autres, ainsi que nous-même.

Autrement dit, notre sentiment de sécurité dans notre rapport au monde dépend de la cohérence et de la solidité de nos narratifs, c’est à dire de notre capacité à expliquer nos observations quotidiennes, et à prévoir l’avenir avec une certaine fiabilité, à résister aux attaques de la raison.
Si nos prédictions sont en permanence contredites par les données, si nos modèles mentaux n’expliquent rien de ce qu’on observe, et/ou si on sent que les fondations de nos modèles sont très fragiles (par exemple si elles s’appuient exclusivement sur un vieux livre écrit il y a 2000 ans par des analphabètes et que pleins de gens nous le pointent régulièrement), c’est quelque chose qui va être pour nous source d’angoisse, et déclencher des mécanismes de défense (déni, agressivité, évitement…)

En revanche, si nous pouvons avec une certaine fiabilité anticiper les comportements des objets et des autres, si on fait reposer ce qu’on tient pour vrai sur des données fiables et rigoureuses, qui résistent bien aux attaques de la raison et qui sont confirmées par nos observations quotidiennes, alors cela nous donne un sentiment de sécurité.
On se dit qu’on commence à comprendre des trucs, et donc on peut entrer en relation de manière sereine avec eux (sans avoir à craindre pour sa sécurité ou sa survie)

C’est pour cela qu’on se sent souvent plus à l’aise pour prendre la parole à l’oral avec des gens qu’on connait bien (pour réviser un oral ou préparer un entretien par exemple), car on connait à peu près les jugements qu’ils peuvent porter sur nous et nous avons une sorte de garantie qu’ils ne vont pas trop nous faire de mal. On se sent en sécurité avec eux.

C’est aussi à cela que sert la morale qui régit le comportement des individus dans un groupe d’êtres humains à un moment donné de l’histoire, a crée un sentiment de sécurité autour d’un récit collectif (un mythe fondateur de la société).
Si dans un groupe, tout le monde est d’accord pour considérer que tuer c’est interdit, et que se dire bonjour les uns les autres est une règle de politesse envoyant un signal pacifique à autrui, on se sentira plus en sécurité lorsqu’on rencontre des inconnus, car on sait qu’ils ont eux aussi théoriquement intégré la règle, et qu’ils ne sont donc pas susceptibles de nous tuer. Surtout s’ils nous renvoient également ce rituel symbolique en me disant bonjour, qui signifie en gros « je ne vais pas t’agresser ».

Bref, la fonction des narratifs est donc de crée de la sécurité dans notre rapport au monde. Cela nous permet de ne plus seulement consacrer notre temps et notre énergie à crée des conditions permettant notre survie. Et de pouvoir consacrer ce temps et cette énergie à vivre, c’est à dire à mener des actions au service de nos valeurs pour permettre notre accomplissement en tant que sujet: Avoir une vie riche, remplie et pleine de sens.

Si on ne peut pas donner du sens à ce qu’il se passe dans le monde et à notre souffrance, l’existence devient alors facilement insupportable. Si on est confronté à une douleur absurde et qu’il nous est impossible de mettre quelque chose en place pour la supporter, alors on fera tout pour la faire disparaître. Et s’il est impossible de la faire disparaître, on cherchera parfois même à mourir, c’est à dire nous libérer de la souffrance dans la mort.

Pour revenir à Camus et à son livre, il me semble donc que la question du suicide soit profondément liée à la question du sens. C’est d’ailleurs la question qu’il traite dans son livre: comment faire pour supporter l’absurdité de la condition humaine (qui découle d’un paradigme matérialiste) ? Il y répond en disant qu’on peut être heureux même dans un monde absurde, de même que Sisyphe peut lui aussi être conçu comme étant heureux.

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« Il faut imaginer Sisyphe heureux »

Dans la BD, Sisyphe devient heureux à la seconde ou il commence à se raconter l’histoire qu’il gagne un niveau à chaque fois qu’il monte le rocher en haut de la montagne. Car alors, il peut avoir des objectifs, les atteindre et ainsi agir en harmonie avec ses valeurs.

Oui. On peut en effet être heureux dans un monde absurde, on peut même avoir une vie pleine de sens dans un monde qui n’a pas de sens en soi. Ma vie n’a pas de sens? Qu’à cela ne tienne, je vais lui en donner un moi même.

Il suffit de devenir le créateur du sens de notre vie, devenir le héros de sa propre histoire, l’histoire qu’on se raconte, celle qui a du sens pour nous. 

***

Faire le deuil de l’ontologie

Devenir le créateur du sens de notre vie implique de renoncer à la croyance que la vie aurait un sens « en soi » qu’il nous faudrait le découvrir. C’est à dire admettre que le fondement absolu sur lequel on fait reposer le sens de notre vie est un fondement arbitraire, qui s’inscrit à l’intérieur d’un récit dont nous sommes le héros. Notre vie n’a pas de sens « en soi », mais elle à du sens pour nous. C’est parce qu’on attribue de la valeur symbolique à certaines de nos actions que ces actions prennent sens.

Si c’est important pour moi d’être empathique et chaleureux, alors chaque fois que j’agis de manière empathique et chaleureuse, j’agis selon mes valeurs, et cela crée du bien être en moi, de la joie.

Notre vie devient riche et pleine de sens à partir du moment ou l’on commence à agir en harmonie avec ses valeurs

Le deuil de l’ontologie, c’est ce que Alain Séguy Duclot passe son temps à reprocher à Kant et à tout un tas d’autre gens dans ses livres: il faut arrêter d’espérer avoir un jour une portée ontologique en construisant un discours sur le monde, car cet espoir est vain.
Ça fait des millénaires, au moins depuis Platon, qu’on essaie d’accéder au monde « nouménal » en vain, nous sommes condamnés à demeurer dans le monde des phénomènes subjectifs et inter-subjectifs (quand deux personnes ou plus ont l’impression de percevoir ensemble le même phénomène), dans la caverne de Platon sans pouvoir jamais en sortir. Et ce n’est pas grave, parce que c’est pas nécessaire de sortir de la caverne pour jouir de tout ce dont on a besoin et pour agir selon ses valeurs.

Un discours, aussi profond et érudit soit-il, ne sera jamais autre chose qu’un discours, soit une structure de sens, une tentative d’articuler des signifiants d’une manière fonctionnelle. Aussi fonctionnel soit-il, un modèle ne sera jamais qu’une tentative d’approcher l’Etre sans jamais l’atteindre. Aussi complexe soit-elle, une carte ne pourra jamais se superposer au territoire qu’elle décrit. 

L’Etre, est et demeure à jamais inaccessible. Tout absolu n’est absolu qu’à l’intérieur d’un narratif (qu’on peut aussi appeler un paradigme ou une idéologie, ou encore un système axiomatique) construit à partir de notre subjectivité.
Quand bien même un absolu pourrait être perçu comme étant absolu par toute une espèce (par ex ce qu’on perçoit par nos sens), ce ne serait jamais qu’un absolu inter-subjectif, conditionné par le fonctionnement du système nerveux de ladite espèce.

Rien n’est jamais absolu en soi, mais seulement pour soi. Comprendre cela permet d’éviter de tomber dans les conflits mimétiques ou deux narratifs s’opposent simplement parce qu’ils ne partent pas des mêmes postulats et ne tiennent pas compte des mêmes données.
Que de temps perdu à disserter vainement sur la métaphysique et le « sujet transcendantal » comme si elles étaient des choses en soi, et non des idées abstraites à l’intérieur de discours érudits.

Il est temps désormais de tendre plus humblement à la seule chose vers laquelle on peut véritablement tendre en produisant un discours: une visée pragmatique, fonctionnelle. Cela ne sert à rien de vouloir découvrir le supposé sens caché de l’univers en vous faisant chauffer la cervelle, vous ne trouverez pas. Efforcez-vous déjà de dire des trucs qui ont du sens, qui sont autant que possible cohérent avec ce que vous observez, qui sont utiles à quelque chose, et ça sera déjà pas mal.

 

Tout narratif repose en définitive sur des postulats arbitraires

Un narratif est comme une structure de sens, se construisant nécessairement sur des postulats arbitraire faisant fonction de référentiels absolus, c’est à dire qui sont incontestables à l’intérieur du paradigme, puisqu’ils en sont le point de départ.

Par exemple, Descartes construit sa vision du monde à partir du postulat « Je pense donc je suis ». C’est son postulat de départ, considéré comme étant indubitable, c’est à dire comme étant vrai sans preuve. Car sans postulat de départ, on peut construire aucune structure de sens.

En arithmétique par exemple, on parle d’axiomatique. Tout système arithmétique repose sur des axiomes de base, considérés comme étant vrais sans preuve (par exemple, tout nombre est suivi d’un nombre plus grand), à partir desquels on peut déduire des théorèmes par la suite, et construire tout un système complexe et cohérent, très utile pour faire des calculs.

Bref, Descartes essaie de construire tout une structure narrative solide à partir de ce point de départ. Si son narratif est solide, c’est parce que sa raison échoue à réfuter son postulat de départ, ce pourquoi il en déduit que ce postulat est irréfutable (jusqu’à preuve du contraire). 

C’est important de bien choisir les postulats fondateurs de nos narratifs, parce que si par la suite l’expérience ou la raison réfute ces postulats, notre narratif entier s’effondre en même temps, comme un château de carte face au vent. Quand on dit qu’une vie humaine est d’une certaine manière une suite de morts et de renaissance, c’est aussi un peu en référence à ça.

De la même manière notre identité, qui est un narratif, évolue tout au long de notre vie en fonction de nos expériences et des informations que l’on acquiert au fil du temps.

On peut très bien se raconter l’histoire « je suis un petit garçon introverti et timide » quand on a 10 ans, et se raconter l’histoire « Je suis un garçon extraverti et débridé » quand on a 20 ans. L’histoire qu’on se raconte sur soi évolue toute notre vie, elle n’a pas de portée ontologique. Elle sert juste à donner des repères temporaires à soi et aux autres.
S’enfermer dans une identité narrative peut d’ailleurs vite devenir une prison si l’on s’interdit d’en sortir. Par exemple « Je suis une fille sage » qui fait qu’on ne s’autorisera jamais à se mettre en colère ou à exprimer ses émotions, tant qu’on croira que ce narratif est la vérité, qu’il désigne « ce qu’on est ». Les jugements essentialisants sont une forme d’hypnose qui limite notre perception des données du réel, comme des œillères.

Pas de panique, donc, quand au choix de vos postulats: vous serez de toute façon amenés à en changer toute votre vie, et c’est de cette manière que vous allez progresser dans votre compréhension du monde. Au fur et à mesure que l’expérience va réfuter vos croyances fondamentales, vous allez être amenés à prendre du recul et à percevoir le monde à partir d’autres postulats, qui permettront de prendre en compte ces nouvelles données expérimentales.

Vous allez plusieurs fois élaborer durant votre vie de nouveaux narratifs, plus complexe, et plus en adéquation avec les faits observés. Après avoir lu un livre qui vous bouleverse et change votre façon de voir le monde, ou après avoir appris une nouvelle donnée sur le monde ou sur une recherche scientifique, il n’est pas rare que tout notre système de représentations en soit bousculé, et amené à plus ou moins se réorganiser.
Ainsi donc, les narratifs qui articulent ensemble vos représentations mentales s’approcheront toujours plus près de ce qui Est sans jamais s’y superposer. Vos narratifs ne seront jamais autre chose qu’une construction subjective qui s’appuie sur des postulats arbitraires. 

 

Les différents niveaux de preuves dans la construction d’un narratif

Certains narratifs sont plus efficaces que d’autres pour expliquer le monde et le rendre prévisible, parce qu’ils ne s’appuie pas sur les mêmes preuves et les mêmes données. Il y a à ce sujet une échelle des différents niveaux de preuves:

La vidéo est sans jargon et très abordable (d’ailleurs au passage c’est le principe de sa chaîne: commencer par le début pour initier à l’esprit critique)

Sinon il y a cette image:

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Ou cette EXCELLENTE VIDÉO du Corbeau qui croit que je vous recommande CHAUDEMENT:

L’idée c’est qu’en gros, les preuves n’ont pas toutes le même poids (la même capacité à influencer nos représentations mentales) suivant leur nature. Le corbeau qui croit les répartit comme ça dans sa vidéo:

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Et vu que c’est écrit trop petit, je vais le remettre ici par ordre de solidité:

  1. Rumeur
  2. Témoignage
  3. Expérience personnelle
  4. Parole d’un expert
  5. Etude scientifique
  6. Réplication des études
  7. Méta analyses

On pourrait même ajouter éventuellement un 8e point pour « consensus scientifique » toutefois cela peut nous faire retomber au niveau 4, voir le niveau 2 si ce sont des experts qui ne sont pas compétents pour s’exprimer sur un sujet très complexe et qu’ils ne connaissent pas.

 

Les biais cognitifs, un piège dans la construction narrative

1) Un témoignage est une très faible preuve, c’est juste un témoignage subjectif, soit le récit que fait une personne pour donner du sens à des faits (un simple narratif, donc). Or, un individu est soumis à tout un tas de biais cognitifs et émotionnels, puisque nos narratifs conditionnent notre perception du monde. On voit avant tout ce que notre cerveau s’attend à voir à partir de son expérience et ce qu’il tient pour vrai.
Ainsi donc, certains verront une soucoupe volante lumineuse la ou il n’y a qu’une lampe thaïlandaise, parce que son cerveau s’attend à voir des extraterrestres, qu’il a envie de voir des extraterrestres, et donc dès que ses sens percevront un objet volant qu’il n’a pas encore identifié clairement, son cerveau, dont la perception est conditionnée par ses croyances et ses émotions, accordera du crédit à l’hypothèse « c’est peut être des extra-terrestres ».
Un témoignage est donc une preuve très faible, même si c’est le vôtre, même si vous êtes convaincus que ce que vous avez vu est extraordinaire et que rien ni personne ne peut vous faire douter.
Un témoignage subjectif seul ne suffit pas à faire la différence entre le réel et l’imaginaire, sinon tous les individus convaincus d’avoir vu Dieu, d’avoir été enlevés par des extra-terrestres, d’avoir des visions de l’avenir ou d’être la réincarnation d’une célébrité et convaincus de la véracité de ce qu’ils disent devraient être pris beaucoup plus au sérieux.

Pourquoi ne prend-on pas Sylvain Durif au sérieux? Pourquoi ne tient-on pas tout ce qu’affirment les individus similaires à lui pour vrai? Pourquoi par-t-on du principe que certains se trompent, qu’ils ont une interprétation erronée des faits ? C’est bien parce que la frontière entre réel et imaginaire est parfois floue, et qu’il importe alors d’user d’une méthode aussi fiable que possible permettant de discriminer ce qui relève des faits (données brutes) de ce qui relève d’une construction narrative (interprétation des données pour leur donner un sens orienté). 

Si je vous dis que je suis la réincarnation de jésus Christ en personne, il y a de forte chance que vous ne me preniez pas au sérieux, que vous ne teniez pas ce que j’affirme pour vrai. Et si je dois vous convaincre, il y a fort à parier que vous allez me demander des preuves, des preuves extra-ordinaires susceptibles de vous convaincre, vous, car mon affirmations seule, aussi éloquente, touchante, cohérente et éloquente soit-t-elle, ne sera jamais une preuve suffisante pour vous convaincre. Au mieux, elle vous mettra le doute, vous donnera envie d’en savoir plus. De mener des recherches pour trancher la question, avoir le fin mot de l’histoire.

Si n’importe quel témoignage de n’importe qui suffit à changer votre représentation du monde, vous êtes alors comme un morceau de bois sur la mer, ballotté par les vagues sans but ni direction, et condamné à voguer la ou les vagues vous emportent. C’est possible. Mais alors vous êtes la proie de n’importe quel individu qui pourrait avoir envie de se servir de votre temps et de votre énergie comme d’une ressource à sa disposition (mettons, les concepteurs d’algorithmes sur les réseaux sociaux).
Vous êtes très facile à manipuler, à hypnotiser. Et cela ne manquera pas de vous arriver. Vous risquez de ne pas vous sentir très en sécurité dans votre vie, et de ressentir tellement d’angoisse que cela épuisera votre corps, qui tombera au bout d’un moment dans la dépression. Avec les années, vous deviendrez un légume bourré de médicaments anxiolytiques qui vous feront entrer progressivement dans la démence et terminerez vos jours dans un EHPAD devant la télé en salle commune, attendant la délivrance de la mort.
Ce paragraphe n’est certes qu’un narratif tragique, toutefois je vous laisse juger de sa cohérence et déterminer si cela vous semble un destin enviable. Ou s’il ne vaut pas mieux chercher à disposer un minimum de son temps et de son attention, afin que notre vie ait un minimum de sens, que l’on puisse l’orienter vers ce qui est réellement important au fond de nous. Cela implique d’apprendre à user de méthode critique pour trier les données et améliorer la manière avec laquelle vous les intégrez à votre système de représentations mentales, ou paradigme. Méfiez vous de ce que les gens disent, et surtout, méfiez vous de ce que vous vous dites à vous même. Car la personne qui vous ment le plus, c’est vous même.

***

2) Il y a des faux positifs et des faux négatifs

C’est pas parce qu’un expert ou une étude va dans votre sens que votre modèle est « vrai ». Et c’est pas parce qu’un expert ou une étude vous contredit que votre modèle est « faux ».

La vidéo vaut la peine qu’on la regarde. Sinon, je développe un peu dans le point suivant.

 

3) Ce n’est pas parce qu’ils sont nombreux à avoir tort qu’ils ont raison

La communauté scientifique toute entière évolue au fur et à mesure de ses découvertes, en allant de paradigme en paradigme, comme suit:

  • On élabore un modèle pour rendre compte de ce qu’on observe dans le monde avec les moyens du bord (ex: la gravité selon Newton)
  • Certaines observations ne collent pas avec le modèle (ex: L’orbite de mercure implique d’après le modèle de Newton qu’il y ait une planète qui gravite autour d’elle pour expliquer son orbite réelle qui ne colle pas avec les prédictions du modèle)
  • Un nouveau modèle émerge par la suite pour concurrencer le premier: si et seulement si il est meilleur que le premier pour expliquer tout ce qu’on observe, il remplacera le premier modèle (ex: la relativité générale d’Einstein a permis de ne plus avoir besoin de postuler l’existence d’une planète autour de Mercure pour expliquer son orbite, tout en expliquant aussi bien ce qu’expliquait déjà le modèle de Newton)

Si on n’a pas de nouveau modèle B qui est meilleur que le premier modèle A, on n’a strictement aucune raison de laisser tomber le modèle A (mieux vaut avoir un modèle imparfait que pas de modèle du tout)

Un nouveau modèle doit être au moins aussi bien que le précédent, sinon il n’a pas de raison de remplacer l’autre, et les deux coexisteront (comme les deux modèles qui, si j’ai bien compris, consistent actuellement en physique quantique à tantôt comprendre le photon comme étant une onde et tantôt comme étant une particule)

Quand je dis « ce n’est pas parce qu’ils sont nombreux à avoir tort qu’ils ont raison », laissez moi apporter une précision: Ça vaut aussi pour vous, et pour moi.

Ce n’est pas parce que toi, lecteur, tu as beaucoup de gens qui croient la même chose que toi sur le monde, que ce que tu crois est vrai. C’est juste un narratif, plus ou moins solide suivant ce sur quoi il repose, c’est à dire ce grâce à quoi tu justifies pourquoi tu crois ce que tu crois.

 

4) Ce n’est pas parce que c’est vraisemblable que c’est vrai

Le cerveau a de nombreux biais qui entravent la qualité de ses raisonnements (par qualité j’entend son efficacité pragmatique pour construire du sens). L’un des plus célèbres de ces biais est le biais de confirmation:

Quand on croit quelque chose a priori, on va ensuite avoir tendance à accorder davantage d’attention et de crédit aux nouvelles informations si elle vont dans le sens de notre croyance initiale, et on va leur accorder moins d’attention et de crédit si elles contredisent notre croyance initiale.

J’ai à ce sujet une anecdote toute récente et que je trouve parfaite pour illustrer concrètement à quel point le biais de confirmation peut complètement transformer la façon dont on interprète les faits en fonction de nos croyances initiales:

***

A mon travail, nous avons en fin d’année fait une liste de participants pour s’offrir des cadeaux de Noël entre collègues. Le principe c’est qu’une fois la liste terminée, on mélange les noms et on fait un tirage au sort pour savoir à qui chacun offrira un cadeau. Moi, je devais offrir un cadeau à C.

Sauf que je m’y prend toujours au dernier moment pour tout, y compris à Noël. Un matin, j’arrive à la clinique, et plusieurs personnes me demandent d’aller ouvrir le cadeau qui est à mon nom. Je ne voulais pas y aller parce que je voulais d’abord mettre le cadeau de C sous le sapin (que je n’avais pas encore reçu ce jour là) avant de m’autoriser à aller chercher le mien. Mais face à l’insistance de mes collègues, je suis quand même allé ouvrir mon cadeau.
En l’ouvrant, mes collègues m’ont appris que C avait adoré mon cadeau, et qu’elle avait été touchée par le mot que j’avais joint avec. Elle avait apparemment dit que « ça c’est tout à fait Robin ». Naturellement c’était impossible puisque je n’avais pas encore reçu le livre que je voulais lui offrir. Je leur explique que ce n’est pas mon cadeau, car je ne l’ai pas encore mis sous le sapin. Et mes collègues de surenchérir « Mais si, c’est toi, puisqu’on te le dit! »
« Ça ne peut pas être moi. Je n’ai pas encore reçu le livre. »
« Tu as peut être oublié que tu lui avais déjà offert! Tu dois avoir besoin de repos, tu perds la mémoire! Puisqu’on te dit que c’est toi! C’est quoi que tu voulais lui offrir, d’abord ? »
« Bah c’était aussi un livre avec un mot dedans, mais je n’ai pas encore écrit le mot et j’ai même pas reçu le livre… »
« C’est quoi le livre que tu veux lui offrir? Nous on se souvient plus le titre mais on était là donc on pourra te dire si la couverture ressemble. »

Je montre alors la couverture du livre à partir de ma commande internet sur mon téléphone. Elle me dit « Bah oui c’est ça, la couverture ! Tu as juste oublié que tu lui as déjà offert… »

Moi, par prudence, je me met à douter. Il y a alors plusieurs possibilités pour expliquer ce qu’il vient de se passer:
Soit j’ai effectivement déjà offert le livre, et j’ai oublié, ce qui est très inquiétant et dans ce cas j’ai en effet besoin de repos. Ce qui va dans ce sens, outre les témoignages de tous ces collègues ce jour là, c’est qu’il y a 2 semaines j’ai fait à 15 jours d’intervalle un groupe de parole sur exactement le même thème et je n’avais strictement aucun souvenir de l’avoir déjà fait. je m’en suis juste rendu compte en tapant le compte rendu sur le PC et en voyant que le thème du groupe deux semaines avant était identique. Heureusement c’était pas les mêmes patients donc c’est passé inaperçu. En tout cas, j’ai peut être des troubles mnésiques dus à la fatigue, si cette hypothèse est correcte.
– Soit tous mes collègues sont victimes d’un biais de confirmation et sont tellement convaincues que c’est moi qui ai offert ce livre qu’elles déploient beaucoup d’énergie pour faire coller les faits (quand bien même ils sont un peu dissonants) à ce qu’elles croient déjà a priori.

J’avoue que je suis plutôt parti du principe que je n’étais pas fou et que c’était elles qui étaient toutes victimes d’un biais de confirmation à cause de leurs attentes à mon sujet. Elles avaient selon moi beaucoup d’attente sur le cadeau que j’allais faire, elles savaient que c’était à C que j’allais faire un cadeau, alors dès que C à ouvert son cadeau, qui n’était pas explicitement signé, elle et tous les gens présents avaient la croyance a priori que c’était mon cadeau.

Ainsi même si c’était un livre que je ne connais pas, même si le mot avais été écrit avec une écriture parait-il ronde et féminine, même si avec le livre il y avait un crayon de maquillage, même si le contenu du mot n’avait rien à voir avec moi, C et les gens qui étaient présents ont tout interprété depuis un cadre dans lequel c’était moi qui avait offert ce cadeau. C’était leur postulat de départ, qui a conditionné toutes les interprétations qu’elles ont fait des faits ensuite.
(J’avoue, j’ai hâte de voir la couverture du livre qu’on lui a offert pour voir à quel point elle est différente du livre que je lui ai offert et à quel point la perception de ma collègue qui m’affirmait que c’était bel et bien ce livre que C avait ouvert l’autre jour à été déformée par son cerveau cherchant à tout prix à protéger sa croyance)

Pour trancher la question, j’ai donc décidé de procéder avec méthode: Aller à la source de l’information. J’ai commencé à aller interroger toutes les personnes présentes pour comparer les différentes versions et retracer les événements afin de déterminer laquelle de ces hypothèses était la plus pertinente:
– Soit je suis amnésique et je dois m’inquiéter pour ma santé
– Soit quelqu’un s’est trompé dans la personne à qui il devait faire un cadeau et je veux savoir qui c’est
– Soit quelqu’un à fait un cadeau supplémentaire à C et je veux savoir qui c’est

Il ne m’a pas fallu longtemps pour connaitre le fin mot de l’histoire:

Dix minutes plus tard, je parlais avec A, une des infirmières, qui m’expliquait que c’était elle qui avait fait un cadeau à C pour la remercier de tout ce qu’elle avait fait pour elle durant les fêtes de Noël. A était présente quand C a ouvert les cadeaux et elle s’est beaucoup amusée de voir C croire que c’était mon cadeau à moi, du coup elle n’a rien dit pour la laisser se rendre compte elle même de son erreur. Mais elle ne s’en est pas rendue compte tout de suite.
En tout cas, moi, j’étais rassuré sur ma santé mentale, et je me suis empressé d’aller expliquer le fin mot aux collègues qui auraient presque mis leur main à couper en disant que c’était moi qui avait offert ce livre à C. Tel est le pouvoir de l’imaginaire.

Je trouve cet exemple édifiant: quand on croit quelque chose a priori, on interprète ensuite tous les faits A PARTIR de cette croyance limitante dont on s’est rendu prisonnier.

Cette anecdote illustre deux choses fondamentales:
– L’importance de penser avec méthode pour neutraliser nos biais cognitifs naturels (notamment en allant toujours chercher les sources des informations dont on dispose pour en évaluer la validité épistémologique)
– L’importance d’avoir une pensée méta pour prendre du recul sur les postulats et les présupposés qui conditionnent nos raisonnements et nos perceptions. 

***

C’est important de garder en tête une chose: notre réalité toute entière n’est qu’une construction mentale qui se base sur des postulats invérifiables, et parfois ces postulats sont faux, c’est à dire que les déductions qu’on va faire ensuite ne seront pas cohérentes avec les observations, et elles seront donc inutiles pour agir ou pour apaiser nos angoisses sur le long terme.
D’où l’importance de ne pas prendre nos pensées trop au sérieux: ne pensées ne sont pas des faits, ce sont des perceptions narratives. De la même manière qu’on peut être victime d’une illusion d’optique avec les yeux, on peut être victime d’un biais cognitif avec l’esprit qui nous fait percevoir quelque chose de manière plus ou moins déformée. Et parfois, cela nous fait porter des œillères voir nous rendent tout à fait aveugles à ce qui Est. 

Hygiène mentale aborde ce sujet de manière passionnante dans sa vidéo sur l’allégorie de la dent d’or:

 

Assurons nous bien qu’un fait soit avéré avant de chercher à le comprendre.

Il est important de partir des faits pour, dans un deuxième temps, chercher à construire un modèle à partir de ces faits pour les expliquer. 
Avoir une croyance a priori, qu’on cherche ensuite à confirmer en interprétant les faits, c’est parfois s’enfermer dans la prison de notre imaginaire et risquer de nous couper du monde.

Cette démarche nous évite bien des pertes de temps et spéculations vaines. D’où mon rejet de la métaphysique, puisque je pars généralement du postulat matérialiste qu’il n’y a rien à comprendre en dehors de ce qui est régi par le monde physique et ses lois. je suis en cela physicaliste. Peut être que je me trompe: Si on me démontre un jour par des preuves solides qu’il existe quelque chose en dehors du monde physique, mon système de représentations du monde changera. En attendant, je n’ai pas de raison d’en changer car il est le plus utile que je connaisse.

***

Les deux vitesses de la pensée

Système 1 et système 2:

 

Prendre conscience des moments ou son biais de confirmation est fondamental pour pouvoir sortir de la prison de l’imaginaire. Rester tout le temps dans le système 1 par flemme ou par manque de temps nous empêche d’approfondir notre compréhension du monde et peut nous faire croire n’importe quoi et faire des choix stupides qui peuvent aller jusqu’à nous mettre en danger (comme les antivax.)

***

Bon j’avoue, cet article est un peu bordélique, et gagnerait à être réorganisé de manière plus lisible…

 

 

 

 

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4 commentaires sur “De la souffrance à la vitalité, partie II: L’arbitraire sous-jacent aux narratifs

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