De la souffrance à la vitalité, partie I: Définitions

Cet article est le premier d’une série de textes sur le thème des mécanismes de la pensée, dont l’objectif est de clarifier la distinction entre réel et imaginaire, entre fait et narratif, entre observation et jugement, et ainsi de mieux comprendre la nature de nos contenus de conscience. Je suis encore en train de les remodeler progressivement. Promis, une fois qu’ils seront terminés, je ferai un joli plan avec les liens hypertextes associés.

Pour commencer, quelques définitions utiles

Les objets (ou concepts), ce sont les éléments distincts les uns des autres qui peuvent parvenir à notre attention et être définis comme des entités à part entière.
Ainsi les objets physiques (une pierre, une table, une voiture), mais également les individus (maman, le chien, un éléphant) ou même les concepts abstraits (la démocratie, la punition, Satan…) sont des objets qui peuvent arriver à notre attention et que l’on peut manipuler mentalement. On peut en donner une définition.

Pris isolément, ces objets « sont », c’est à dire qu’ils font partie de « Ce qui Est ». Peu importe qu’ils s’incarnent via un support matériel (les objets physiques) ou immatériel (les idées et les symboles ont pour support le cerveau humain ou le langage symbolique tel que contenu dans les livres, les disques durs…), ils sont dans tous les cas des phénomènes qui parviennent à notre attention.

Ainsi, il est absurde de dire que « Dieu n’existe pas ». Dieu existe, puisqu’on parle de lui. Reste à savoir ce qu’est Dieu, quel est son statut épistémologique. La réponse à cette question dépend évidemment des postulats sous-jacents à notre paradigme (terme que je définis plus loin dans cet article)
En l’occurrence, pour moi qui suis athée, Dieu est un personnage conceptuel présent dans l’imaginaire des êtres humains, et il existe en tant que cette idée. Au même titre que Prométhée et Odin existent: ce sont des idées, des signifiants, des objets mythologiques qui représentent quelque chose (Dieu représente généralement l’amour, Athéna représente la sagesse, Loki la ruse, Artémis la nature sauvage…)

Il est possible que le mot « Dieu » ne signifie pas exactement la même chose pour deux individus, même s’ils ont a priori l’impression que cela signifie la même chose pour l’autre. Le « Dieu » de Spinoza n’a pas grand chose a voir avec le « Dieu » de la Bible. Les mêmes signifiants ne renvoient pas toujours aux mêmes concepts. 

Dieu selon Spinoza = La nature toute entière
Dieu selon la Bible = Vieux barbu dans le ciel qui a crée la nature

On a tendance à attribuer aux autres des connaissances qu’ils n’ont pas forcément, c’est souvent utile de vérifier qu’on parle bien de la même chose. C’est entre autre la raison pour laquelle il est important de bien définir les mots qu’on utilise dans une conversation ou un débat complexe. Car deux individus, avec chacun leur représentation du monde, ne donnent pas forcément la même définition aux mêmes mots.
Il arrive souvent (par exemple avec le mot de « On » en politique) qu’on ait l’impression de parler de la même chose, du même groupe, alors qu’en fait ce n’est pas forcément le cas. Ce qui crée de la confusion dans l’échange.

Après, c’est vrai qu’on ne peut pas non plus passer sa vie à définir tous les mots qu’on utilise. Après tout, la fonction des mots est justement de gagner du temps. Dire « Avion » c’est ne pas avoir besoin de dire « Appareil volant imitant l’oiseau naturel » (qui est visiblement la vraie origine du mot avion au passage), et on doit s’accommoder d’une certaine imprécision si l’on veut avancer dans les échanges.
Prendre le temps de définir les objets de pensée dont on se sert, en trouvant un juste milieu entre rigueur et efficacité pragmatique, permet souvent d’éviter bien des débats inutiles. Parce qu’alors, même si on est pas d’accord, on sait pourquoi on est pas d’accord: on ne part pas des mêmes définitions, donc forcément, on arrive pas aux mêmes conclusions.

***

Le sens consiste en une articulation de différents objets conceptuels entre eux à travers le langage. C’est un peu comme le genou qui est une articulation qui permet de crée un lien fonctionnel entre le tibia et le fémur dans la jambe, ou comme le fil du collier de perles permet de rassembler en un ensemble cohérent différents petits objets qui étaient jusque la séparés les uns des autres dans un certain chaos.
Construire du sens consiste à articuler des objets entre eux, à les mettre en relation les uns par rapport aux autres. 

Quand des objets sont articulés entre eux au travers du langage, cela devient ce que j’appelle « un narratif« , une interprétation subjective des données sensorielles brutes. Un narratif a pour fonction de construire du sens, d’organiser nos perceptions pour pouvoir se représenter le monde de façon cohérente. 

Tous les objets articulés entre eux dans le système de représentations mentales d’une personne, c’est ce que j’appelle son paradigme, ou « la réalité subjective ». Un peu comme une maquette de l’univers mais contenue dans notre esprit, avec laquelle on peut ensuite jouer en faisant des simulations d’événements pour voir ce qui se passe, anticiper le comportement des autres…

Un narratif est donc toujours appréhendé par un cerveau (un système biologique de traitement de l’information sensorielle), il est nécessairement subjectif. 
Un narratif peut être consensuel, ou « inter-subjectif » (quand deux personnes ou plus sont d’accord pour dire « je considère que ceci est réel », par exemple, que le soleil brille dans le ciel), mais il ne peut en aucun cas être « objectif », car il ne peut pas avoir de portée ontologique.

Avoir un système nerveux capable de construire du sens, c’est à dire d’articuler subjectivement différents objets perceptifs pour crée des repères et se rendre le monde prévisible, cela permet d’accéder à deux nouvelles dimensions du rapport au monde: Le monde de l’imaginaire et le registre symbolique.

(Nb: selon moi la plupart des animaux ont accès à cette dimension narrative du psychisme, même si c’est de manière plus rudimentaire que l’être humain et sa pensée récursive. Le simple fait qu’on puisse conditionner certains animaux comme l’ont fait Pavlov et Skinner prouve que ceux-ci peuvent associer un stimulus a une conséquence, c’est à dire construire du sens pour se représenter le lien entre les deux. Ils ont dans leur cerveau une certaine représentation du monde (une carte qui décrit approximativement le réel à partir de leur expérience).
Par ailleurs le fait que d’autres animaux (comme la corneille noire) puisse se servir d’outils prouve qu’ils peuvent investir un objet comme ayant une fonction, donc qu’ils peuvent mettre à distance le phénomène sensoriel pour attribuer aux objets des fonctions utilitaires. Autrement dit, ils donnent du sens en créant de façon autonome le lien entre une brindille et l’attrapage de chenilles dans l’arbre, en investissant des objets externes comme prolongement de leur corps.
Ce n’est évidemment pas le cas de tous les animaux, qui restent tributaires du degré de complexité de leur système nerveux.
Mon beau-frère m’a déjà raconté lorsqu’il pêchait en mer, qu’une seiche s’était accrochée à son hameçon en voulant manger l’appât. Et que juste après l’avoir décrochée et libérée de l’hameçon, la seiche est revenue chopper l’hameçon pour le remanger. lol. Ca me fait rire… Mais c’est dramatique: elle était visiblement incapable de s’accommoder à la réalité, de défaire l’association (sans doute inhérente à ses déterminismes biologiques) qu’elle avait fait entre le stimulus (l’appât qui « ressemble » à sa nourriture habituelle) et la conséquence qui venait de se produire (se faire pêcher par un humain). En gros, elle n’était pas capable d’apprendre de son erreur, le stimulus ressemble à de la bouffe, mais c’est un faux positif, et si elle continue de le manger elle risque de mourir sans transmettre ses gènes)

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L’imaginaire, c’est la capacité d’un cerveau à recombiner des objets qu’il connaît déjà pour crée des agencements nouveaux, qu’il n’a jamais observé par le passé dans sa confrontation avec le réel. C’est un peu l’outil le plus puissant qui ait été crée par l’évolution, parce qu’il permet de crée des choses qui n’ont jamais existé en tant que telles. De nouvelles représentations mentales. 
Pas à partir de rien bien sur, le cerveau n’invente jamais ex nihilo, mais c’est déjà énorme que de pouvoir recombiner deux objets pour en crée un troisième, nouveau, qui est la synthèse des deux premiers. Cela fonctionne par association de concepts:

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Pigeon + humain = Ange
Lézard + chauve-souris = Dragon

C’est une révolution, tout un nouvel univers de recombinaisons possibles, quasi illimité, quand l’univers des perceptions sensorielle est quand à lui limité aux informations qu’il y a à percevoir dans notre environnement physique. D’autant qu’on peut faire des combinaisons de niveau 2 à partir des combinaisons de niveau 1:

Ange + Dragon = Diable

Et ainsi de suite, jusqu’aux limites de nos capacité cognitives, soit, indirectement, la taille du bassin des femelles humaines (qui limite la taille possible de nos cerveaux)
(Je dis « femelle » bien que je me doute que cela vous fasse probablement lever un sourcil. C’est juste que ça me semble plus précis que « femme » d’autant qu’il existe des femmes trans qui de fait ne peuvent disposer d’un utérus fécond en 2019)

Je prévois d’écrire plusieurs articles sur l’imaginaire, donc je vais pas trop m’étendre là dessus pour le moment. C’est aussi selon moi l’une des clés de l’intelligence, que j’aime depuis peu définir comme suit:

Mémoire + imagination = intelligence 

Le fait de mémoriser de nombreux objets différents, de pouvoir les articuler ensemble d’une manière nouvelle (construire du sens), cela nous rend créatif pour trouver des solutions aux problèmes que l’on rencontre.
Car même quand on a pas tout de suite les solutions, si on a de vastes connaissances générales dans tous les domaines du fait de notre bonne mémoire, on pourra plus facilement réinventer une solution efficace de manière autonome. 

***

La pensée symbolique est une conséquence directe de la capacité à attribuer du sens aux représentations mentales/ objets perçus. C’est le fait d’attribuer aux actes, aux perceptions et aux objets une dimension symbolique subjective.
Les objets se mettent alors à représenter autre chose que ce qu’ils sont réellement.

Par exemple, l’écriture n’est au niveau perceptif qu’un ensemble de dessins sur une feuille ou un écran dénués de la moindre signification a priori. Toutefois, en apprenant à parler une langue donnée, on peut comprendre l’association entre certains caractères abstraits et leur signification arbitraire. C’est ce qui vous permet de lire cet article. Vous savez que la lettre A « représente » un certain son. Qu’en l’associant à d’autres lettres, cela forme des mots représentant d’autres sons qui ensemble, peuvent désigner des concepts. Ainsi à travers l’écriture, on peut échanger du sens, des narratifs, pour diffuser des informations, de subjectivité à subjectivité.

Autre exemple, les citoyens en France considèrent qu’une pièce d’1€ possède sensiblement la même valeur symbolique qu’un pain au chocolat ou qu’un paquet de 500g de pâtes. Dans un magasin, on peut échanger ces différents objets entre eux.
Cette valeur symbolique a été arbitrairement fixée à un moment donné par des humains. Une pièce d’1€ n’a pas de valeur « en soi », elle n’a que la valeur qu’on lui attribue, qui représente ce qu’on est prêt à sacrifier en terme de temps, de ressource ou d’énergie pour l’obtenir. 

La « valeur symbolique » qu’on attribue à l’argent peut d’ailleurs fortement varier d’un individu à l’autre en fonction de sa situation. Pour Jean-François Copé un pain au chocolat à une si petite valeur symbolique qu’il fait l’hypothèse que cela doit valoir environ 0,15€. Alors que pour un enfant qui n’a pas d’argent de poche et qui va s’acheter des bonbons à l’épicerie avec l’argent que la petite souris des dents lui a laissé sous l’oreiller, dépenser 1€ pour s’acheter une dizaines de bonbons gélatineux reviendra pour lui à dépenser une fortune pour s’offrir un trésor.
La valeur attribuée subjectivement à l’argent est ici très différente, pourtant c’est le même objet. C’est la subjectivité qui est différente.

Quand deux enfants jouent à se parler au téléphone avec un objet en plastique dans le cadre d’un jeu, l’objet représente un téléphone, il le symbolise, mais ce n’est pas véritablement un téléphone.

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La vérité désigne pour moi ce qui n’est pas invalidé par la raison ou l’expérience, et elle n’existe qu’au sein d’un discours, c’est à dire une déclaration (= un narratif) émise par un individu. C’est un détail mais c’est très important.

La vérité est déclarative ET subjective.

La vérité, c’est ce qu’il est raisonnable de tenir pour vrai, à partir de ce que l’on sait à un instant T. Le fait de considérer une chose comme étant vraie peut donc être remis en cause par l’apport de nouvelles informations (soit à partir de l’expérience empirique ou à partir d’une analyse critique du discours qui affirme des choses et justifie plus ou moins bien ces affirmations)

Nb: La science est une méthode, pas un discours. Elle ne produit pas des vérités, mais elle permet juste d’acquérir des informations pour tester la validité de certaines hypothèses. Ces informations peuvent dans un deuxième temps être reprises par des penseurs pour les intégrer à un discours cohérent sur le monde, c’est à dire, faire de la philosophie.
Généralement, les hypothèses que l’expérimentation scientifique ne parvient pas à invalider (ou qui n’ont pas d’hypothèse alternative qui explique mieux les données) sont des hypothèses que l’on considère comme étant vraies.
Par exemple, « La gravité est une déformation de l’espace temps » (Einstein) ou « Il est impossible de se déplacer plus vite qu’à la vitesse de la lumière » (encore Einstein)

On ne peut jamais prouver qu’une hypothèse est vraie, mais un seul contre exemple suffit à montrer qu’elle est fausse. Si un jour on peut faire se déplacer un objet physique plus vite que la lumière, et qu’on est à peu près certain que c’est réellement ce qu’il se passe (donc que c’est pas juste une illusion du à une mauvaise interprétation des données de l’expérience), alors toute la relativité s’effondre.
La connaissance avance de cette façon: on remplace peu à peu des modèles faux par de nouveaux modèles « un peu moins faux », qui prennent en compte davantage d’informations. 

On dit la vérité quand ce qu’on exprime est en adéquation avec ce que l’on sait (ce qu’on tient pour vrai en notre for intérieur) 

Ainsi, quand un australopithèque dit que le soleil tourne autour de la terre, il dit la vérité car depuis son référentiel subjectif, c’est ce qu’il observe, et il n’a pas la possibilité de prendre du recul la dessus. Il exprime donc la vérité à laquelle il a accès à partir de ses connaissances, ce qui est à son niveau raisonnable de tenir pour vrai. C’est une attitude parfaitement rationnelle. Aujourd’hui toutefois, il n’est plus du tout raisonnable de tenir le modèle héliocentrique pour vrai.
Il y a ainsi tout un tas de choses qu’on tient aujourd’hui pour vraies et qui seront sans doute invalidées par la suite, à mesure qu’on acquiert de nouvelles connaissances sur le monde.

Dire quelque chose « de faux » (par exemple que la terre est plate) ne signifie pas forcément qu’on est mal intentionné, peut être simplement qu’on ne dispose pas de toutes les informations pertinentes à disposition, ou que l’on accorde pas forcément la même importance émotionnelle aux mêmes données.

Un narratif a avant tout une fonction de protection contre l’angoisse. Les narratifs servent à crée du sens, donc à crée des repères pour organiser le chaos de nos perceptions en un tout cohérent, ce qui permet de se rendre le monde prévisible, et donc de ne pas se sentir potentiellement en danger de mort à chaque seconde.
Si on dit à une personne que son narratif repose sur quelque chose de faux, mais qu’elle n’a pas d’autre moyen de se crée de la sécurité et pas les moyens de construire un autre narratif, elle risque fort de le garder (car elle en a besoin pour se sentir en sécurité) et de vous envoyer paître avec votre argument qui la met en situation de dissonance cognitive. C’est l’effet retour de flamme

C’est donc assez absurde et contre productif de dire à quelqu’un qu’il est irrationnel. En réalité, chacun est toujours aussi rationnel qu’il peut l’être à partir de ses connaissances et ses compétences (informations à disposition et méthodes apprises pour traiter ces informations)

Si une personne agit d’après nous de façon irrationnelle, c’est peut être qu’il agit sous le coup d’une émotion tellement intense qu’il est urgent pour son système nerveux de crée de la sécurité (il agit avec système 1, le traitement rapide de l’informations qui permet d’agir vite mais sans prendre la peine d’analyser en profondeur la situation).
> La personne qui se barre en courant en voyant une araignée au sol

Ou bien la personne manque d’informations, ou ne prête pas attention aux bonnes informations pour agir d’une manière efficace pour atteindre ses buts.
> La personne vote pour Macron sans avoir lu son programme alors que ce programme est en contradiction avec ce qu’elle souhaite. La personne cherche ses lunettes partout alors qu’elles sont sur sa tête.

Ou peut être que c’est vous qui avez mal évalué le comportement de cette personne qui agit en réalité de façon « plus rationnelle que vous ».
> Un croyant qui reproche de bonne foi aux athées d’être irrationnels de ne pas croire en Dieu quand ils voient la beauté d’une toile d’araignée gelée en hiver (vu sur Twitter)

Pour trancher entre ces différentes hypothèses, il faut procéder avec méthode. Analyser la solidité épistémologique de ce qu’on tient pour vrai. Et ça, cela implique de faire intervenir système 2, la voie lente et analytique de traitement de l’information, qui consomme davantage d’énergie et de temps. 

On ne peut donc pas comme le prétend Platon réellement découper les idées en deux camps, avec d’un côté les « idées vraies » et d’un autre côté les « idées imaginaires/fausses ». D’une part parce que tout narratif est une « construction de l’imaginaire« , et d’autre part parce que la notion de vérité est indissociable de son contexte. Il n’existe pas de « vérité en soi », mais juste de vérité subjective, en fonction des informations à disposition. Dire la vérité, c’est uniquement exprimer « ce que l’on tient pour vrai ». 

***

Un paradigme (ou idéologie) est un système de représentations mentales organisées, c’est à dire l’ensemble des choses que l’on tient pour vraies (jusqu’à preuve du contraire) et que l’on articule entre elles pour construire une représentation du monde cohérente. 
Cela nous permet de définir des lois qui régissent d’après nous le fonctionnement du monde et son évolution à travers le temps, afin d’anticiper le comportement des objets et des autres, en ayant une connaissance la plus précise possible des déterminants qui régissent ces comportements. Cela nous permet également d’orienter notre attention sur ce qui nous semble le plus important.
Ainsi, un enfant qui joue à faire tomber les objets d’une table est en train de découvrir la gravité, l’une des lois fondamentales de l’univers.

C’est notre paradigme qui permet de donner du sens au monde et à notre vie. On va alors chercher à intégrer nos nouvelles connaissances à celles qu’on a déjà: on assimile de nouvelles données.
Quand nos connaissances ne suffisent plus à répondre aux contraintes de l’environnement, qu’on a besoin de nous adapter, de complexifier notre compréhension du monde, on va faire évoluer notre paradigme pour pouvoir à faire face à cet élément nouveau: c’est l’accomodation. (C’est Piaget, un psychologue du développement, qui a ma connaissance a popularisé ces deux concepts)

La fonction d’un paradigme, c’est de nous permettre de nous sentir en sécurité dans notre relation au monde. Si je comprend comment le monde fonctionne, alors je peux anticiper, j’ai du contrôle. Je  me sens en sécurité. 
Si en revanche je ne comprend pas comment le monde fonctionne, je vais avoir tendance à être surpris en permanence de tout ce qu’il se passe, j’aurai du mal à réagir spontanément avec efficacité, je vais angoisser, voir me sentir en danger.
Je vais alors chercher à faire quelque chose en urgence qui me permet de me sentir en sécurité ou de cesser de souffrir, quitte à détruire ma santé ou me mettre physiquement en danger. En réalité, mon cerveau cherche à neutraliser l’angoisse, l’inconfort émotionnel, quitte à être violent ou me servir des autres de façon purement utilitaire (soit sacrifier leur énergie pour servir mon intérêt personnel et apaiser cette tension)

Dans une situation extrême, cela peut aller jusqu’à chercher à mourir si je ne trouve pas d’autre solution pour mettre fin à cette angoisse que je juge insupportable, parce qu’elle n’a pour moi pas de sens, pas de raison d’être, et je me dis  donc en boucle qu’elle ne devrait pas être la.
Ainsi le suicide est parfois « la seule solution » que des personnes perçoivent à un moment T dans le champ des possibles pour se libérer de l’inconfort qu’ils ressentent. Si une personne passe à l’acte, c’est parce qu’elle ne sait pas ce qu’elle pourrait faire de mieux pour faire cesser cette souffrance sur laquelle elle ne parvient pas à mettre de sens.
Ce n’est donc ni du courage ni de la lâcheté, c’est juste, dans le paradigme de la personne, la meilleure chose qu’elle puisse faire pour satisfaire ses besoins (de détente, de paix…) à ce moment là.

C’est la raison pour laquelle Albert Camus dans le mythe de Sisyphe considère (selon moi à juste titre) que la question du suicide est la question la plus fondamentale de la philosophie et que les autres questions n’ont guère d’importance en comparaison: Qu’est-ce qui fait qu’un individu préfère mourir plutôt que vivre? C’est entre autre ce sur quoi je vais essayer, humblement j’espère, de me pencher dans cette série d’articles…

***

Les mots et les choses: c‘est la distinction entre les objets et les symboles (notamment les mots) qui les désignent.

Comprendre la différence entre les mots et les choses, c’est comme comprendre la différence entre une carte de France et le territoire de la France.

« Voiture » est un mot de la langue française, qui désigne un concept, en l’occurrence un véhicule qui a généralement 4 roues et un volant. Le mot « voiture » est un signifiant, l’objet que ce mot désigne (qui peut être un objet physique, un dessin, une image dans notre tête…) est le signifié, au sein d’un discours.

Dans la phrase « quand le sage montre la lune, l’imbécile regarde le doigt », on peut considérer que le doigt est le signifiant, la lune est le signifié. 
Le signifié, c’est ce qui est désigné, ce dont il est question. Ici, la lune.
Le signifiant, c’est le symbole, l’outil avec lequel on désigne quelque chose, avec lequel on attire l’attention sur le signifié. Ici, le doigt.

Les symboles, quand ils ne sont pas directement inventés par notre imagination de façon autonome, sont appris par imitation (ce sont des mèmes).
Dans tous les cas, l’origine des choix des symboles a toujours une large composante arbitraire, ça sert à rien de toujours chercher la logique derrière les choix de symboles, de sons, d’images. Dans le fond, il n’y a pas de sens caché derrière ces choix. C’est arbitraire.
Si c’était pas arbitraire, on pourrait « comprendre » comment des personnes qui parlent une autre langue que nous désigne des choses avec leurs mots à eux. On pourrait le déduire de la connaissance de certaines lois.
La réalité, c’est que ces choix de mots sont dus à l’histoire des civilisations et à leur évolution au cours du temps. On peut pas « comprendre » quelque chose d’arbitraire, il faut l’apprendre en acquérant l’information. 

On peut pas deviner que « arigato » veut dire merci en japonais si c’est la première fois qu’on lit ce mot et qu’on le lit hors de tout contexte.
Le contexte pourrait nous aider à déduire le sens, soit le lien entre l’objet conceptuel signifié, « merci » (une expression de gratitude) et l’objet symbolique arbitraire signifiant, « arigato ».

 Si je veux désigner les véhicules à 4 roues par le signifiant « chaise », je peux le faire si je veux, cela fonctionnera très bien. « J’ai rayé ma chaise quand je me suis garé avec ce matin sur le parking ». On comprend très bien le sens de la phrase. Ce n’est qu’un signifiant, qui a juste pour fonction de désigner un signifié. 

Après, si je suis le seul à désigner les véhicules à 4 roues par le mot « chaise », je risque d’avoir plus de difficulté à me faire comprendre. Au départ, le langage symbolique a plutôt pour fonction de faciliter l’échange d’informations, et pour échanger des informations, encore faut-il pouvoir comprendre le lien qui est fait entre signifiant et signifié. C’est pour ça qu’on apprend une langue, on apprend le lien (arbitraire) entre les phonèmes, leur assemblage en mots, et les concepts auxquels ces ensembles de mots font référence dans la réalité subjective de la personne qui s’exprime.

Faire une distinction claire entre les mots et les choses est la première étape pour distinguer la réalité (notre représentation subjective de ce qui Est) et l’Etre. 

***

Sens sémantique et sens pragmatique sont en linguistique deux manières de comprendre un même mot.

Le sens sémantique, c’est la signification (partagée par les usagers d’une langue commune) qu’on peut déduire d’un mot à partir de son étymologie et qui se trouve dans le dictionnaire. Par exemple, « philosophie » désigne « l’amour de la sagesse » si on part de l’origine du mot qui vient du grec, c’est à dire si on s’intéresse au sens sémantique du mot. Toutefois, les mots ont également un sens pragmatique, qui dépend des gens qui s’en servent et du contexte dans lequel ils s’en servent.
Il est possible que le sens pragmatique n’ait rien à voir avec le sens sémantique de départ. Philosophie peut aussi très bien vouloir dire « le truc chiant des snobs qui aiment se branler la nouille », suivant le contexte et suivant qui le dit.

Autre exemple, « con » désigne au départ le sexe féminin d’un point de vue sémantique. Mais d’un point de vue pragmatique, cela peut aussi vouloir dire « quelqu’un de stupide ». Il est très rare de voir des gens parler de « con » pour parler de sexe féminin. Mais c’est possible. Pour le savoir, il faut s’intéresser au contexte et à la personne qui parle.

Ce qu’on appelle en philosophie un manque de rigueur, c’est justement quand on utilise des mots d’une trop manière floue et imprécise vis à vis de leur sens sémantique. 
Par exemple, parler de démocratie pour désigner la Ve république est imprécis, car on désigne ici un signifié (notre système politique) qu’il convient d’appeler plus rigoureusement démocratie représentative, pour la distinguer de la démocratie directe.
Plus on est rigoureux dans les mots dont on fait usage, plus ou est précis, mais aussi plus complexe et donc potentiellement plus chiant. On demande aux autres beaucoup d’attention pour être compris car on renvoie à une grande quantité d’objets qu’on articule ensemble: c’est une toile d’araignée de sens, qu’il est coûteux cognitivement de se représenter.
> In deserto est un youtubeur très complexe, donc très passionnant mais ses vidéos demandent beaucoup d’attention. On peut pas du tout faire autre chose en même temps, car le cerveau pourra chimiquement pas suivre. 

A l’inverse, une personne qui utilise à sa sauce personnelle tout un tas de mots sans aucune rigueur peut être très pénible à lire car il rend alors les choses, non pas complexes, mais compliquées. Il demande davantage d’empathie intellectuelle pour être compris.
>
Les thérapeutes new age qui parlent d’énergie quantique et de rétro-causalité à bouche machin. D’une part, ils utilisent mal beaucoup de mots scientifiques compliqués (parce que cela leur donne du crédit, ca permet d’avoir l’air sérieux), mais en plus, cela n’a aucune cohérence de fond (c’est juste une confusion entre carte et territoire). Je préfère donc ne pas donner d’exemple concret mais il y en a plein partout. 

Ainsi, l’important, ce n’est donc pas tellement de savoir ce que les mots signifient d’un point de vue sémantique, mais plutôt de savoir ce que les gens qui utilisent les mots veulent dire d’un point de vue pragmatique, dans un contexte donné.

Cette capacité à comprendre de façon pragmatique ce que les gens veulent dire, même lorsqu’ils manquent de rigueur au niveau sémantique, j’appelle cela l’empathie intellectuelle.
C’est une compétence précieuse quand on communique avec autrui, nous y reviendront, d’autant que beaucoup « d’intellectuels » en sont tout à fait dépourvus, ou bien font volontairement semblant de ne pas comprendre par snobisme vaniteux (c’est plus ou moins ce qu’on appelle la violence symbolique), ce qui en fait souvent des interlocuteurs assez pénible. 

***

Bon, si je ne vous ai pas trop fait peur avec tous ces mots étranges, et que vous avez envie d’en savoir plus, je vous invite à poursuivre votre lecture dans la deuxième partie de la série !

N’hésitez pas à commenter, que vous soyez d’accord ou pas avec ce que je dis, ou si vous souhaitez avoir des précisions. Il me semble que ce sujet est extrêmement complexe mais aussi extrêmement passionnant, et je serai ravi d’éclaircir des points obscurs.

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3 commentaires sur “De la souffrance à la vitalité, partie I: Définitions

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