Dépasser le conflit idéologique entre libre arbitre et déterminisme: Le compatibilisme

Le concept de déterminisme est un truc qu’on a tous intuitivement intégré dans nos esprits depuis la petite enfance, même sans le savoir… c’est la fameuse règle qui régit notre observation empirique de la réalité, qui fait que quand un lâche un objet, ce dernier va toujours tomber vers le sol. Toujours, car dans un monde déterministe, les mêmes causes entraînent toujours les mêmes effets.

Pour ma part, j’ai toujours été sensible à cette notion, qui m’a parfois fait ressentir des émotions très intenses (proche de la transe mystique). J’ai d’ailleurs ensuite découvert une musique qui transcrit sans le vouloir assez bien la sensation de vertige induite par la compréhension de l’idée de déterminisme causal universel, en particulier à partir de 3min:

Le problème soulevé par le déterminisme

Si la notion de déterminisme a une telle portée, c’est parce qu’elle est directement liée à tout un tas d’autres notions philosophiques, notamment l’une des plus touchy de toutes: la liberté. Ma première confrontation directe avec l’expérience émotionnelle qu’est la compréhension du déterminisme, c’est quand j’ai lu, vers 15 ans, Le souffle des Dieux de Bernard Werber.

Vers le milieu du livre, un personnage tout affolé dit au protagoniste, lors d’une course poursuite que « Tout est écrit ». A ce stade du livre, on n’a encore aucune idée de la chute qui survient durant le 3e tome de la trilogie, mais déjà, cette seule phrase m’a plongé dans des vertiges au point de me crée des acouphènes et de devoir écouter de la musique pour ne pas devenir fou. Cette phrase, « tout est écrit », induit le même vertige que le propos soulevé par le film Matrix, ou plus antérieurement la caverne de Platon: l’idée selon laquelle l’expérience subjective de la réalité est une illusion. 

La puissance sous-jacente à l’idée du déterminisme physique, c’est sa conséquence directe: Le libre arbitre lui-même est une illusion. Si tout est écrit, alors nous sommes comme les personnages d’un roman, jouant leur rôle, éprouvant les émotions et réalisant les actions qui ont été décidées par l’auteur. Ou pire, nous pourrions être les personnages d’un roman qui n’a été écrit par personne, les fruits d’un horloger aveugle: l’univers, ses lois et leur totale absence d’intentionnalité.

***

Plus tard, j’ai été de nouveau confronté à l’idée de déterminisme, mais cette fois beaucoup plus clairement, car associée à une conceptualisation philosophique. C’était avec la vidéo d’Usul sur Frédéric Lordon, l’une des deux vidéos de « Mes chers contemporains » qui a changé en profondeur ma compréhension du monde. C’est aussi à travers cette vidéo que j’ai pu découvrir le système philosophique du déterminisme universel qu’avait élaboré Spinoza (que je ne connaissais jusque la que comme le philosophie qui avait développé une éthique de la joie)

Pour ceux qui aiment la vidéo de usul, voila l’entretien complet d’arrêt sur image avec Frédéric Lordon:

Partie 1:

Partie 2:

Comme le dit Lordon, le déterminisme constitue un total changement de paradigme en ce qui concerne notre manière de comprendre le monde, cela suppose une conversion intellectuelle.
Pour le dire simplement, je considère qu’ intégrer la notion de déterminisme, c’est cesser de partir du principe la réalité est magique et essayer de comprendre ses mécanismes. En conséquence, cela consiste à cesser de croire que la conscience et la liberté humaine sont magiques.

 

Retour sur le principe de causalité

Le principe de causalité est une notion plutôt intuitive, donc simple à comprendre: C’est l’idée que quand, dans un système/monde dans lequel des événements se succèdent à travers le temps, un événement se produit à un moment T, cela à des conséquences à T+1.
Et dans la même idée, ce qui se produit à T+1 est la conséquence:
1) De l’état du système/monde au moment T
2) Des lois qui régissent le fonctionnement du monde à travers le temps

La causalité est donc un principe qui s’applique dans tout système qui évolue à travers le temps selon des lois, quelles qu’elles soient.

(J’ajouterai pour le plaisir que cela s’applique aussi à des systèmes qui ne seraient pas faits de matière. Donc admettons que Dieu soit un barbu magique dans le ciel, si il a une pensée séquentielle (par exemple « je vois que Jésus souffre, donc je suis triste et en colère, donc je fais trembler la terre parce que j’ai besoin de signifier aux humains que je suis pas content »), alors sa pensée est elle-même soumise au principe de causalité.
Mais bon, il est très aisé de s’en sortir avec une pirouette rhétorique, puisqu’en métaphysique, on ne parle pas de la réalité, on ne fait que produire des discours. Et il est aisé de produire un discours ou l’on attribue des pouvoirs magiques (comme le libre arbitre) à des êtres imaginaires. De toute façon ce n’est pas le propos ici. )

 

Le libre arbitre serait-il une illusion issue de notre perception intuitive de nous-même ?

« Tous les modèles sont faux, mais certains sont utiles » George Box

 

A ce stade de l’article, je définis le libre arbitre comme la capacité de faire des choix « a-cosaux », c’est à dire qui ne sont pas soumis à l’emprise du principe de causalité, qui n’ont pas été influencés par quoi que ce soit au préalable, que ce soit des lois physiques qui agiraient sur le cerveau, des émotions, des pensées. C’est la capacité de faire usage de sa seule volonté pour s’auto-déterminer librement.

Et on se sent tous intuitivement libres, non? Comme le dit Lordon, on se vit tous comme des petits cartésiens à l’état pratique, on se ressent comme étant souverain de ses actions et libres de disposer de cette volonté. Mais et si ce n’était qu’une sensation illusoire?  Sommes nous véritablement libres de faire des choix a-cosaux? Ou bien ces choix sont-ils en fait déterminés à l’avance par les lois physiques qui régissent le fonctionnement de notre esprit? Possédons nous un libre arbitre cartésien, ou sommes nous tous aliénés par nos passions, soumis à la servitude universelle comme le pense Spinoza?

***

La réponse qu’on donnera à une question si importante dépend bien entendu de notre représentation individuelle du monde, ce qu’on appelle un paradigme. Celui-ci est associé au sens que l’on donne à notre vie, et influence notre compréhension des notions comme la vie, la conscience et la liberté.
Pour une personne spiritualiste, qui part du principe qu’elle possède une âme immatérielle « transcendante », la « réalité » ne réside pas dans la matière, mais au-delà, dans le monde qui précède notre naissance et qui suit notre mort. C’est pour ca que le libre arbitre a une place fondamentale dans les religions monothéistes. Car après tout, c’est parce qu’ Ève fait prétendument usage de son « libre arbitre » qu’elle est responsable de sa décision, donc coupable, et que l’humanité hérite du péché originel. En ce sens, le libre arbitre permettrait aux humains de « choisir » de faire ce qui est « bien » ou ce qui est « mal ».
Notons toutefois que les bouddhistes, qui croient à la réincarnation, sont néanmoins très déterministes dans leur façon de se représenter le monde, puisque le « Karma » est la conséquence causale de leurs actions, et que ce sont leurs actions (et l’étude du « Dharma ») qui déterminent leur capacité à sortir du « Samsara » (le cycle des réincarnations) pour accéder au « Nirvana ».  (Je sais pas vous mais moi j’aime bien les mots en A)

Pour une personne adhérant au matérialisme, le monde est fait de matière, et cette matière est soumise à des lois que l’ont peut modéliser à l’aide d’équations mathématiques pour prévoir l’avenir et retracer le passé.
C’est la raison pour laquelle on peut, grâce à ces lois, calculer la positon d’un astre (comme la lune) il y a 2000 ans ou dans 2000 ans. Cela s’explique par le fait que ces lois sont déterministes, soumises au principe de causalité: Une cause est toujours suivie d’un effet que l’on peut anticiper. La gravitation exercée par la terre et le soleil sur la lune on un effet prévisible sur sa trajectoire. (Vous l’aurez compris, je suis personnellement plutôt matérialiste)

***

Si le corps est entièrement matériel, il est lui même soumis à des lois déterministes, et obéit lui même au principe de causalité. Si nous sommes réductibles à des organismes chimiques complexes ayant évolué à partir d’une soupe primitive de simples molécules par la sélection naturelle, alors tout ce qu’il se passe en nous est le produit des lois physiques qui régissent les mécanismes de la physique et de la chimie.

Notez que je dis bien « Si », car c’est bel et bien un postulat invérifiable. En tant que matérialiste, on postule (c’est une croyance) qu’il existe un monde distinct de nous qui est fait de matière, et que cette matière évolue à travers le temps et l’espace selon des lois que l’on peut se représenter et modéliser à travers des formules mathématiques.

On postule l’existence de ce monde, pas parce que c’est vrai, mais parce que c’est utile pour faire des trucs (comme calculer la trajectoire de la lune 2000 ans dans le passé et le futur, ou envoyer des satellites dans l’espace pour avoir des GPS).

Peut-être qu’un jour on (= l’humanité et son consensus scientifique sur ce qu’il est raisonnable de considérer comme vrai en Mars 2018) aura de nouveaux éléments qui nous permettront de conclure que le matérialisme est obsolète à la lumière de nos nouvelles informations, et qu’on va le rejeter pour un nouveau paradigme plus cohérent et en adéquations avec « les données empiriques qui font consensus ». Mais ce n’est pas le cas aujourd’hui. Donc voila.

La question qu’il convient de se poser c’est plutôt: quelle est l’utilité de la croyance au libre arbitre? (car elle est très utile à certains individus, mais nous y reviendront)

***

SI, donc, le cerveau est une structure physico-chimique soumise aux lois physiques et au principe de causalité, alors le libre arbitre, le mérite, les choix a-cosaux ou même le sens de la vie ne seraient alors que des illusions apparues par nécessité, des contingences évolutives.
Ce serait la conséquence des lois physique. Le « moi » lui même ne serait qu’une douce illusion apparu parce qu’il conférait un avantage pour la conquête d’un milieu ou l’accès à une ressource, qu’il permettait une meilleure transmission des gènes de son porteur. La conclusion d’une telle hypothèse, c’est Spinoza lui même qui la formule le mieux:

« Les hommes se trompent en ce qu’ils pensent être libres et cette opinion consiste en cela seul qu’ils sont conscients de leurs actions, et ignorants des causes par lesquelles ils sont déterminés » (Ethique, livre II)

 

Ce que disent les neurosciences du libre arbitre

Pour Antonio.R Damasio, le neurobiologiste le plus célèbre de notre époque, la réponse est très claire, comme le titre de ses bouquins l’indique:
Descartes avait tort en déclarant que l’homme était fondamentalement libre (L’erreur de Descartes, 1995) et Spinoza avait raison en disant que l’homme est déterminé par ses émotions (Spinoza avait raison, 2003). Nous ne serions donc que des « machines organiques très complexes » (Richard Dawkins, Le gène égoïste, 1976.)

Voici une très limpide explication en vidéo par Monsieur Phi:

 

Une autre explication avec une approche plus scientifique (neuropsychologique):

 

A ce stade, il y a donc selon moi deux choix possibles pour toi cher lecteur:

  • Invalider les arguments ci-dessus à travers une démonstration méthodique (je ne doute pas que cela soit possible et je serai ravi de la lire). Il est notamment possible de s’en sortir au niveau métaphysique en disant que le cerveau n’est pas le siège de l’âme mais qu’il n’est que « l’antenne de radio » qui « capte le signal de l’âme ». Mais reste à savoir ce qu’il est possible de faire d’utile avec un tel modèle pour rendre compte de la mécanique de l’esprit. Oui, c’est un joli discours qui permet de protéger la croyance en l’âme immatériel, mais est-ce que c’est autre chose que ca?
  • Admettre comme moi la nature déterministe de la mécanique cérébrale et le fait que la conscience s’apparente à un espace de travail, un processus cognitif matériel, ne laissant aucune place à l’existence d’un libre arbitre tel qu’il est défini ci-dessus comme la capacité de faire des choix a-cosaux.

 

Première opposition: distinguer indéterminé et indéterminable (déterminisme et chaos)

Il existe un contre argument classique au déterminisme qui prend plus ou moins cette forme:
Postulat: On ne peut pas déterminer l’état du « système univers » à un instant T
Démonstration: Une machine qui aurait la capacité de simuler l’état physique de l’univers est une machine très complexe, et elle doit inclure dans sa simulation une reproduction d’une machine de complexité équivalente à elle-même, qui reproduit également l’état physique de l’univers, ce qui nous amène à une machine d’une complexité irréductible et infinie. 
Conclusion: L’univers ne peut donc pas être simulé de manière absolue par un modèle ou une machine (a moins qu’il ne soit « fractal » comme le supposent certains spiritualistes de manière purement spéculative, car alors la simulation revient à « compresser » la complexité apparente jusqu’à atteindre une singularité, mais c’est là encore un autre sujet)

Variante de l’argument concernant le cerveau humain:
Postulat: On ne peut pas déterminer l’état physique du cerveau à un instant T
Démonstration: Un cerveau comprend 100 milliards de neurones constitués d’un grand nombre d’atomes, chacun de ces atomes étant eux-même constitués de particules plus petites qui relèvent de la mécanique quantique donc qu’on ne peut appréhender (en terme de position) qu’à travers les statistiques (donc l’imaginaire des probabilités). Or, nos meilleurs outils d’investigation actuels sont l’EEG (précis dans le temps mais nul dans l’espace) et l’IRM (précis dans l’espace mais nul dans le temps). Dans les deux cas, il est rigoureusement impossible avec nos techniques d’investigation actuelles de déterminer de manière absolue l’état physique d’un cerveau à un instant T pour anticiper quel sera son état à T+n en ayant connaissance d’un état initial et des lois physiques qui gouvernent l’évolution de son état.
Conclusion: L’état physique du cerveau est indéterminable. Donc  on ne peut pas déterminer comment vont évoluer ses processus physico-chimiques et les états mentaux associés.

Ainsi, il semble bien que l’état physique de l’univers aussi bien que l’état physique d’un cerveau soient, en Mars 2018, indéterminable. Il est impossible de déterminer de manière absolue l’état d’un système aussi complexe à un moment T. Donc, quand bien même on connaîtrait les lois qui régissent l’évolution du système (ce qui n’est pas le cas), on ne pourrait pas prédire son évolution puisqu’on ne pourrait jamais déterminer son état à un moment précis.

Fort de cette observation, il est alors facile de conclure: Mon comportement est indéterminable, DONC je suis libre ! Mais ce serait aller bien vite en besogne…

 

Distinction entre ce qu’il est possible de savoir et ce qui advient « réellement »

Il est fondamental de se pencher à présent sur la distinction entre indéterminé et indéterminable:
Ce n’est pas parce que je n’ai pas la possibilité technique de prendre connaissance d’une chose, que cette chose n’existe pas. La lune ne cesse pas d’exister quand je cesse de la regarder.
Il en va de même avec les mécanismes physiques ayant cours dans l’univers et dans le cerveau humain: Ce n’est pas parce qu’on ne peut pas déterminer l’état d’un système à un moment T, et qu’on ne peut pas connaitre ses lois de manière absolue (parce que les lois physiques sont des approximations mathématique) que ses mécanismes ne sont pas pour autant déterministes. 

Quelque chose qu’on considère comme compatible avec l’état de nos connaissances, c’est ce qu’on appelle un possible épistémique.

Toutefois, ce qui semble épistémiquement possible peut en fait être « réellement » impossible. Par exemple certaines personnes considèrent actuellement qu’il sera possible un jour de transférer un cerveau humain dans un ordinateur. Bon, perso je trouve ca absurde mais expliquer pourquoi serait une digression de plus, et c’est déjà un article assez long donc a voir pour plus tard. Admettons qu’en l’état actuel de nos connaissances, rien ne s’oppose à cette idée. Ca ne veut pas pour autant dire qu’on va y arriver un jour. Peut-être qu’un jour on se rendra compte que c’est impossible, et alors ce qu’on considère comme épistémiquement possible va évoluer, et on cessera de croire qu’on peut transférer un cerveau dans un ordinateur.

On oppose la possibilité épistémique à la possibilité ontologique, ce qui renvoie à la distinction entre réalité (construction mentale) et être (ce qui existe indépendamment du mental d’un point de vue matérialiste) qui est développée dans un autre de mes articles si cela intéresse.

Ce n’est pas parce que l’état physique de notre cerveau est indéterminable qu’il est indéterminé. Dans la même veine, ce n’est pas parce qu’on ignore si le chat de Schrödinger est mort ou vivant, qu’il n’est ni mort ni vivant.
L’impossibilité de connaitre l’état du cerveau à un instant T ne signifie en rien que le cerveau n’a pas un état déterminé par les lois physique à cet instant T.

 

Chaos et libre arbitre

Avoir conscience de toutes les causes qui ont une influence causale sur nous parait impossible, en raison de la complexité chaotique de l’univers. La théorie du Chaos, c’est le fait que la plus petite cause dans l’univers entraîne avec le temps des conséquences énormes, aussi appelée l’effet papillon.

Pour calculer avec précision un événement, il faut préalablement déterminer toutes les causes qui vont agir sur cet événement, y compris les plus petites causes possibles (puisque la plus petite des causes aura elle même des effets non négligeables). Or, le calcul des probabilités se confronte à des limites physiques toutes bêtes, qui rendent impossible d’atteindre une précision absolue dans nos mesures (donc impossible de prévoir avec une exactitude totale des phénomènes complexes)

Une exemple de phénomène complexe est utilisé dans La formule de Dieu (2006) de José Rodriguez Dos Santos, c’est l’exemple de la prévision météorologique.

Pour prévoir l’évolution du climat, il faut tenir compte de tous les paramètres qui influent sur les mouvements de particule, sur la température, sur la pression atmosphérique etc. Plus on prendra en compte de variables, plus on sera précis, et plus notre modèle prédira l’évolution de la météo avec justesse.

Mais selon la théorie du Chaos, les petites causes entraînent de grands effets. Si, par exemple, pour prévoir l’évolution de la température d’une ville, on n’effectue une mesure qu’a un seul endroit de cette ville, alors on ne prend pas en compte la température aux autres endroits de la ville, qui peuvent avoir une influence importante sur l’évolution de cette température au fil du temps. De plus, même si on voulait mesurer la température à tous les endroits possible de la ville, on serait face au fait qu’on ne peut pas délimiter l’espace de manière finie:

On peut prendre la température à chaque centimètre de la ville, mais entre chacun de ces centimètres, peuvent subsister des variations de températures qui vont agir ensuite à grande échelle sur l’évolution de la chaleur: petites causes, grands effets. Ainsi, nos mesures peuvent devenir tout à fait inexactes par la suite. Il est donc tout à fait impossible de prendre en compte tout ce qui fait varier la météo, ne serais-ce qu’a l’échelle d’une ville (la respiration des gens, des animaux, les véhicules, etc), car c’est un phénomène trop complexe. Contrairement par exemple au mouvement de la lune qui n’est soumis qu’a peu de forces différentes. D’où la précision avec laquelle on peut calculer sa trajectoire passée et à venir, bien que cette précision demeure relative et non absolue.

Notre cerveau est à peu près aussi complexe que la météo: C’est pour ca qu’on ne peut pas lire dans les pensées simplement en prenant une photo à un instant T de l’architecture cérébrale (comme le suppose Jean Pierre Changeux dans L’Homme Neuronal (1983) ), ni connaitre toutes les causes qui nous déterminent.
Ce serait donc pour cela qu’on se croit libre. Notre système de pensée est tellement complexe qu’il ne peut pas (pas encore?) être réduit à un modèle mathématique (ce qui est flagrant quand on constate à quel point les logiciels comme Siri et Galaxy sont loin de ce qu’on peut appeler de l’intelligence).

La théorie du chaos met en évidence qu’il est impossible pour notre espèce de prévoir le futur, ce qui nous donne l’illusion que celui-ci est soumis aux contingences et au hasard: pour nous, l’avenir est donc « indéterminé ». On en vient alors aux probabilités pour « estimer » le futur, avec une certaine marge d’erreur proportionnelle à la qualité du modèle utilisé et à sa complexité (modéliser les mouvements de la matière dans un verre d’eau étant plus simple que de modéliser le Big Bang avec des supercalculateurs de la NASA, par exemple)

Ceci étant dit, pour citer à nouveau Dos Santos, on peut souligner que « Indéterminé ne veut pas dire indéterminable », et que ce n’est pas parce qu’un phénomène est trop complexe pour être appréhendé par nos instruments de mesure et notre intelligence, qu’il n’est pas tout de même soumis au déterminisme causal. Mais je radote, n’est-ce pas.

 

Deuxième opposition: Le faux espoir du hasard quantique pour préserver la croyance au libre arbitre

 

Autre argument qui revient parfois dans le débat, et pour tout dire je l’ai même lu dans des magazines du genre Science&Vie: L’idée que puisque l’activité physique des particules de notre cerveau relève de l’échelle quantique, alors l’activité cérébrale n’est pas déterminée par la causalité, puisqu’à l’échelle quantique, il existe des processus considérés par certains modèles comme étant a-cosaux, c’est à dire qui sont entièrement soumis au hasard… 

A ce sujet, je laisse Monsieur Phi répondre en collant ici une citation située dans la description de sa vidéo sur la liberté:

« Quelques mots sur la mécanique quantique et pourquoi défendre la liberté sur cette base ne paraît pas solide. En somme, on pourrait être tenté de tenir l’argument suivant : la mécanique quantique nous apprend que le comportement des particules élémentaires est indéterministe, donc y’a de l’indétermination dans le monde, donc ouf ! la liberté est sauvée… Pourquoi ça ne me semble pas pertinent ? Sans même discuter la prémisse (et on pourrait la discuter : il y a de multiples interprétations de la mécanique quantique et toutes n’impliquent pas un indéterminisme fondamental), je ne vois pas comment on pourrait en tirer un fondement pour la liberté humaine (et pas seulement pour la liberté de l’électron…). En effet, il est bien difficile de voir comment un indéterminisme au niveau des particules élémentaires pourrait produire un effet notable sur un objet macroscopique (comme un être humain – c’est pourquoi je disais dans la vidéo qu’à l’échelle d’un corps vivant les lois physiques peuvent être considérées comme déterministes) ; et même en acceptant ce point, il est encore plus difficile de voir en quoi cet indéterminisme ferait sens pour penser ce que nous appelons la liberté. Le passage suivant de l’article « Libre-arbitre » de l’Encyclopédie philosophique (par Jean-Baptiste Guillon) présente bien ces principales difficultés :

« Le problème, c’est qu’il n’est pas facile de comprendre comment ma liberté d’agir pourrait résider ultimement dans les mouvements hasardeux de particules microscopiques. C’est ce qu’on appelle aujourd’hui le problème de l’intelligibilité (…) [qui] peut être divisé en deux questions : une question générale du rapport entre hasard et liberté, qu’on appelle le problème de la chance, et une question empirique sur la place de l’indéterminisme dans la nature. Le problème de la chance est l’objection suivante : un événement indéterministe est, par définition, un événement « hasardeux », un événement qui peut aussi bien se produire que ne pas se produire étant données les conditions initiales. Mais une action libre doit être une action contrôlée par l’agent. Or comment une action pourrait-elle être contrôlée si elle se produit de manière parfaitement hasardeuse ? Finalement, peut-être que le déterminisme exclut le libre arbitre, mais il semble que l’indéterminisme l’exclut également. Auquel cas, le libre arbitre serait absolument impossible puisqu’il serait incompatible aussi bien avec le déterminisme qu’avec sa négation, l’indéterminisme. (…) Le deuxième problème qui se pose pour rendre intelligible la conception libertarienne, c’est celui d’expliquer la place de la liberté dans le monde naturel tel que nous le décrivent les sciences. La question est en particulier celle du rapport entre les indéterminismes quantiques, qui sont situés au niveau des particules microscopiques, et nos actions libres, qui sont situées à un niveau macroscopique et n’ont donc, semble-t-il, pas grand-chose à voir avec le niveau des indéterminismes quantiques. » »

***

Aussi, comme ces deux personnes l’ont je trouve plutôt bien résumé, le hasard ontologique ayant cours à l’échelle quantique ne permet pas de « sauver le libre arbitre », puisque la liberté représente la capacité de décider quelque chose (d’être sa propre cause à travers la volonté), tandis-ce que le hasard quatique est l’émergence d’un phénomène physique avec une absence totale de cause. Si la volonté pouvait agir sur les phénomènes quantiques, alors ce ne seraient plus des phénomènes dus au hasard, mais dus à la volonté.

 

L’impact du déterminisme absolu sur le psychisme

 

Bon, maintenant qu’on a dit tout ca, qu’est-ce qu’on fait? On se résigne au cynisme, on déprime tous en coeur face à la servitude universelle de nos déterminismes, l’inexistence d’un moi ontologique et l’impossibilité de décider quels sont les désirs qui pourtant gouvernent la mécanique émotionnelle de la prise de décision cérébrale?

Que néni! Absence de libre arbitre ne signifie pas absence de liberté et de responsabilité.

Le truc, c’est que quand on a le sentiment d’être prisonnier de forces qui nous dépassent, d’être victime impuissante sans aucune marge de manœuvre, cela a des conséquences plutôt importantes, comme l’ont expliqué Baumeister et Berwer dans une publication de 2012.

– Ne pas croire au libre arbitre semble diminuer le contrôle de soi, ce qui, selon les auteurs, pourrait conduite à des tendances antisociales (Rigoni, Kühn, Gaudino, Sartori et Brass, 2012)

– Ne pas croire au libre arbitre entraînerait des comportements plus agressifs et diminuerait la propension à aider son prochain (Baumeister et al., 2009)

– Croire au libre arbitre contribue à développer l’autonomie, ainsi qu’à résister aux pressions et à la tentation de se conformer aux autres (Alquist, Ainsworth et Baumeister, 2013)

– Ne pas croire au libre arbitre peut impacter sur la capacité à s’ajuster au niveau de notre comportement après avoir fait des erreurs, ce qui pourrait être la cause d’un comportement antisocial et irresponsable (Rigoni, Wilquin, Brass et Burle, 2013)

– Les sujets à qui on déclare qu’ils n’ont pas de libre arbitre trichent davantage (Vohs et Schooler, 2008)

Je peux fournir si besoin les PDF de ces études (en vrai je les mettrai dans l’article un de ces quatre, mais pas aujourd’hui). Il est vrai que cela peut sembler un peu hâtif que d’extrapoler a partir de quelques études, et qu’il faudrait poursuivre les recherches sur le sujet pour mieux comprendre ce qui se joue… toutefois, c’est assez facile de se représenter les différents systèmes de croyances en jeu et leurs conséquence.

Quand on se sent déterminés par « le destin », on a moins tendance à vouloir se sortir les doigts pour forcer la chance, et on sera davantage enclin à l’amertume s’il nous arrive des bricoles.
Quand on se sent libre et autonome, on développe un locus de contrôle interne (j’y reviendrai dans un prochain article) et donc cela nous permet de nous responsabiliser et de devenir l’architecte de notre vie, au lieu d’en être un spectateur passif.

C’est pourquoi pour conclure cet article je tenais à aborder ce qui représente pour moi la synthèse entre déterminisme et liberté, qui permet de se sentir libre sans entrer en conflit avec les connaissances scientifiques actuelles en neuropsychologie.

 

Le compatibilisme, ou comment définir
la liberté humaine dans un monde déterministe

 

Le compatibilisme est devenu pour moi une évidence à la fin du bouquin de Stanislas Dehaene, Le code de la conscience (2014):

Il y aborde peu ou prou les mêmes problématiques que celles de cet article, en proposant non pas de renoncer tout à fait à l’idée de libre arbitre, mais de le redéfinir d’une manière qui soit compatible avec nos connaissances sur la neurobiologie du cerveau.

C’est en fait assez simple, il propose de définir le libre arbitre non plus comme la capacité de faire des choix a-cosaux (magiques), mais comme la capacité de faire des choix autonomes (c’est à dire sans influence extérieure). 

L’autonomie, étymologiquement, c’est le fait d’être à soi-même sa propre loi. C’est à dire que tout système physique qui possède la capacité de prendre des décisions de manière autonome possède une certaine forme de libre arbitre, dans le sens ou il est son propre « arbitre » dans le processus de prise de décision.
De fait, manipuler quelqu’un revient alors à le priver de son libre arbitre. User de stress, menacer de punition ou faire miroiter une récompense, fait dépendre la décision d’un agent d’une gratification externe, le processus de décision est alors influencé, il n’est plus autonome, la personne est par définition privée de son autonomie. 

Ainsi donc, Eve a été menacée par un Dieu violent qui lui a dit « si tu manges du fruit, tu mourras » alors qu’elle était immortelle. De même, Satan a dit a Eve « Mange de ce fruit et tu seras comme Dieu ». Dans un cas comme dans l’autre, Eve a été influencé par une tierce personne dans son choix, elle était privée de son autonomie et donc de son libre arbitre. Elle ne saurait donc, selon cette conception de la liberté, être tenue pour responsable du « péché » qu’elle a commis (du coup soit ce Dieu est injuste, soit il n’existe pas)

Ce qui ne veut pas dire pour autant qu’il n’y a pas un problème qui se transmet de génération en génération au sein de l’humanité mais…. ce sera aussi pour un autre article.

***

Cette conception du libre arbitre compris comme autonomie de l’agent a deux conséquences notables:

Il est possible d’être libre tout en étant totalement déterminé dans nos choix par la physique du cerveau, et il n’y a rien de magique dans les processus mentaux en jeu. Il est toujours possible de savoir plus ou moins à l’avance ce qu’une personne va choisir avant même qu’elle sache elle-même ce qu’elle va choisir, en regardant une IRM (Je retrouverai les sources à ce sujet, mais je les ai pas en tête présentement)

Certaines machines autonomes comme les robots traders ont eux aussi une forme de libre arbitre en ceci qu’ils prennent des décisions sans demander l’avis d’un humain. Et à ceux qui voudraient dire que l’humain, lui, n’a pas été codé… Je l’invite à jeter un œil à mon article sur le darwinisme universel 😉

 

 

***

Pour aller plus loin: Deux livres de vulgarisation scientifique passionnants et extrêmement limpides, par José Rodriguez Dos Santos:

La formule de Dieu (2006) sur le déterminisme, la relativité d’Einstein et la mécanique quantique (cette dernière étant abordée superficiellement)

La clé de Salomon (2014), un peu plus complexe, mais encore plus passionnant, il plonge plus en profondeur dans la mécanique quantique que le précédent volume. Il peut être lu indépendamment du premier tome.

 

Egalement, un article intéressant de R.Brunod publié dans les annales médico psychologiques (164 (2006), p 34-38) , dont j’ai surligné les passages qui ont retenu mon attention:

Les neurosciences du 17e ou l’Erreur de Damasio

 

 

Publicités

2 commentaires sur “Dépasser le conflit idéologique entre libre arbitre et déterminisme: Le compatibilisme

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s