L’intuition est un processus cognitif rapide basée sur l’expérience

Le mystère face à l’inconnu génère la peur, la peur génère  le sacré et le divin.

L’intuition est souvent comprise a priori comme une compétence magique, comme étant l’accès « extrasensoriel » à de la connaissance présente « dans le monde invisible ». Mais est-ce bien le cas?

Je ne prétend pas avoir la science infuse, et à ce propos j’apprécie toujours une critique constructive (car elle peut aider à voir d’autres aspects de soi et de ses idées qu’on avait pas encore découvert) mais je suis justifié à croire que l’intuition n’est pas un phénomène magique, car plusieurs lectures sur le sujet ont confirmé… mon intuition sur l’intuition.

Exemple tiré du magazine « Cerveau & psycho, N°66 – Novembre-Décembre 2014 » (Je ne l’ai pas sous les yeux donc je paraphrase l’idée qui m’intéresse, mais je peux aussi scanner l’article et l’envoyer par mail pour ceux que ça intéresse)

Vous allez chez le boulanger pour acheter un carambar et une baguette de pain. La boulangère vous fais payer un total de 1€10. Spontanément, d’après vous, combien coûtent la baguette et le carambar, sachant que la première coûte 1€ de plus que le second?

A cette question, on aura toujours intuitivement tendance à penser que la baguette coûte 1€ et le carambar 10 centimes. Tout de suite après, on se rend compte que c’est impossible, et après un court instant de réflexion, on en déduis que le carambar coûte 5 centimes et la baguette 1€05. C’est systématique…

Cet exemple universel est à mes yeux une preuve convaincante que l’intuition n’est pas un mécanisme transcendantal d’accès au savoir par un processus mystique, mais plutôt le fruit de la sélection naturelle, comme toutes nos autres facultés cognitives (qui sont déjà magnifiquement et merveilleusement complexes)

Selon Damasio (neuroscientifique contemporain très célèbre) dans l’erreur de Descartes, « l’intuition, c’est de la cognition rapide »*. Autrement dit, c’est un processus de traitement de l’information inconscient (donc on ne peut pas retracer la séquence de déductions effectuées par le cerveau) qui permet de gagner du temps par rapport à un raisonnement (dont les étapes se succèdent consciemment et sont verbalisables, transmissibles.

C’est parce que notre intuition est le fruit de la sélection naturelle qu’elle ne s’est adaptée qu’en fonction des contraintes environnementales de notre espèce. Autrement dit, confronté à un problème qui sort de ces contraintes, l’intuition devient inadaptée, voir contre-productive et source d’erreurs.

Intuitivement, pour notre cerveau qui perçoit le monde avec ses cinq sens, la terre est plate, le soleil tourne autour de celle-ci, les étoiles sont toutes plaquées sur une sorte de toile de fond du ciel, l’âme est une entité immatérielle (et même les objets en ont une), nous sommes libres de nos choix, le temps et l’espace sont les mêmes partout, et le monde est fait de matière solide/liquide/gazeuse en trois dimensions.

Or, d’après nos connaissances actuelles en science, toutes ces « vérités qui sautent aux yeux » sont fausses. L’expérimentation objective a réfuté les postulats subjectifs de l’intuition.

Galilée, Darwin, Freud, Einstein et Heisenberg, pour ne citer qu’eux, se sont fait une joie de le démontrer d’une manière bien plus claire et pertinente que je ne serais capable de le faire moi même.

On aura beau dire qu’on a dépassé ce stade de l’histoire de l’ignorance humaine, qu’aujourd’hui ces vérités scientifiques sont à peu près universellement admises, il n’en demeure pas moins que les enfants qui naissent en 2014 ont encore le même cerveau que nos ancêtres les chasseurs cueilleurs d’il y a 200.000 ans.

A chaque génération, l’intuition (basée sur la même architecture cérébrale) fait les mêmes erreurs, et il faut tout réapprendre par la transmission culturelle – une condition somme toute bien fragile, quand on pense à la facilité avec laquelle pourrait surgir une troisième guerre mondiale nous ramenant proche de l’âge de pierre (pour paraphraser la célèbre citation d’Einstein).

Ainsi, pour ce qu’il en est en 2014, méfiez vous de votre intuition, qui est le système de traitement rapide de l’information, le « système 1 », et gardez en tête qu’il existe aussi un système de traitement plus long, plus rationnel et plus coûteux en énergie, le système 2, qui consiste à appliquer la formule de bayes à partir des informations qui vous sont accessible.

Système 1, le traitement intuitif et rapide, a deux avantages: il est rapide et économe en énergie. Il a aussi un inconvénient: il fait beaucoup d’erreurs

Système 2, le traitement rationnel et lent, est l’exact contraire, il faut beaucoup moins d’erreurs, mais il est plus coûteux et plus long à mettre en place.

____________________________

*Citation complète: « Quant aux connaissances dont nous nous servons pour raisonner, elles aussi peuvent être complètement explicites ou en partie cachées, comme lorsque nous avons l’intuition d’une solution. En d’autres termes, l’émotion jour un rôle dans l’intuition, processus cognitif rapide grâce auquel nous parvenons à une conclusion sans avoir conscience de toutes les étapes logiques qui y mènent. Il n’est pas nécessairement vrai que la connaissance des étapes intermédiaires soit absente, mais l’émotion livre la conclusion si directement et si rapidement qu’il n’est pas nécessaire d’avoir conscience de toutes les connaissances. Voilà qui correspond à la formule ancienne selon laquelle « l’intuition échoit aux esprits bien disposés ». […] Cela signifie que la qualité de notre intuition dépend de la façon dont nous avons raisonné par le passé, dont nous avons classé les événements de notre expérience passée en relation avec les émotions qui les ont précédées et suivies, et dont nous avons réfléchi à l’échec et au succès de nos intuitions passées. L’intuition, c’est tout simplement de la cognition rapide, les connaissances requises étant en partie cachées sous le tapis, grâce à de l’émotion et beaucoup de pratique. Je n’ai clairement jamais souhaiter opposer émotion et raison; je vois plutôt dans l’émotion quelque chose qui, au moins, assiste la raison et, au mieux, entretien un dialogue avec elle. Je n’ai jamais non plus opposé émotion et cognition, puisque je considère l’émotion comme livrant des informations cognitives, directement par le biais des sentiments. »

Antonio R. Damasio. (1994). L’erreur de Descartes, préface à la nouvelle édition, page IV&V

 

***

Ajout du 10 février 2018:

 

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s