L’amour s’éprouve dans l’action et le partage

C’est la phrase de conclusion du film Into the Wild:

« Le bonheur n’est réel que quand il est partagé »

Je voudrais reprendre cette idée pour parler d’un autre concept lié au bonheur : L’amour. Il existe probablement autant de définitions de l’amour que d’hommes sur terre, donc je me dois de commencer par expliquer la signification que je lui attribue :

Je pars d’une conception très simple (et donc réductrice) des émotions : il y a des émotions positives (qui entraînent un bien être intérieur, une détente) et des émotions négatives (qui entraient un mal-être, une tension interne.)
Je définis l’amour comme formant un triangle, avec la haine et l’indifférence. Imaginons un graphique ou l’axe des ordonnées quantifie l’investissement psychique envers un objet donné.
A gauche de l’axe des abscisses, la flèche qui va vers moins l’infini quantifie le pole de la haine. A droite de l’axe, la flèche qui va vers plus l’infini quantifie le pole amour.

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L’amour comme la haine sont un investissement psychique, une dépense d’énergie. Un amour fort sera en haut à droite, une haine destructrice sera en haut à gauche. Une ambivalence relationnelle sera au milieu, plus ou moins élevée (sur l’axe des ordonnées) selon l’intensité émotionnelle de la relation. Et une personne indifférente sera au niveau 0 de l’ordonnée (qui ne peut pas être négative, ça n’aurait pas de sens ici)
Ainsi l’amour et la haine ont tous deux pour antithèse l’indifférence, qui équivaut à un score de 0 sur l’axe des ordonnées.

Dans ma conception de l’amour, je met un affect fondamentalement créatif, générateur de bien être et de sécurité interne, qui tend vers l’harmonie et l’entrée en vibration. J’y met également une notion de fusion: autrui est un semblable, d’une certaine manière une partie de moi.

Et dans ma conception de la haine, je met un affect fondamentalement destructeur (pour soi et pour l’objet haï), générateur d’insécurité et de conflits, qui rejette l’empathie et lui préfère le jugement. On met l’autre à distance avec le clivage: on refuse de comprendre les causalités l’ayant construit, et on ne cherche pas à voir en quoi il nous ressemble. Souvent, l’objet est associé à une menace, dont à de la peur (d’ou l’insécurité), ne serais-ce que peur de son regard.

On mesure donc la polarité de la relation d’objet en fonction de ses conséquences. Un truc destructeur ne peut par définition pas être de l’amour (Je ne dis pas que la haine ne peut pas être une stratégie utile. L’utilité n’est pas le propos ici.)

***

Si on entre dans les détails, on peut distinguer l’attachement, le désir, l’estime, l’admiration, la tendresse…
Mais ici je n’ai pas pour projet d’avoir une réflexion exhaustive sur les différents aspects de l’amour. Plutôt de réfléchir à ce à quoi on a tendance à penser spontanément quand on parle d’amour : l’amour amoureux, que faute d’un meilleur terme sous le coude, j’appellerai parfois dans cet article l’amoureuserie.

Je définis l’amoureuserie comme un investissement sentimental complexe, incluant un attachement à l’autre, du désir, de la tendresse et une certaine estime pour l’autre (par expérience, je crains que l’absence d’estime dans une relation amoureuse conduise au mépris), mais aussi la présence d’émotions négatives (frustration, jalousie, colère, etc).

Ma thèse, donc, c’est que l’amoureuserie n’est réelle que quand elle est partagée.

La première fois ou j’ai écrit cet article, j’avais justifié cette idée en disant que c’était égoiste d’attendre de l’autre qu’il nous aime en retour, quand notre amour n’est pas réciprique.
J’ai mis des années à comprendre la violence d’un tel propos. Mais mon avis sur la question a évolué depuis, a bien des égards, c’est d’ailleurs pour cela que j’ai mis cet article hors ligne pendant plusieurs années, car je n’étais plus d’accord avec son contenu. Je me suis dit que ca serait intéressant de le réécrire, mais avec un éclairage nouveau, grandement hérité de la CNV de Rosenberg.

Aujourd’hui, voila ce que je pense : Nous, humains, avons tous un besoin d’amour. Et lorsque ce besoin d’amour n’est pas nourri, cela crée un mal être en nous, nous ne sommes pas en paix avec ce qui est. Aussi, pour nourrir notre besoin d’amour, on en vient à développer des stratégies, comme nouer une relation émotionnellement positive avec autrui, une relation qui nous apaise et nourrit nos besoins. Cette investissement relationnel peut avec le temps devenir ou non de l’amoureuserie.

Mais j’aimerai prendre le temps de préciser ce qui pour moi est un détail clé de la relation amoureuse :

Nous avons à la fois le besoin d’être aimé, et le besoin de contribuer au bien être de l’autre, si notre but est de relationner avec autrui (et non de s’en servir comme d’un objet pour nourrir nos besoins). La thèse fondamentale de la CNV est que l’humain a naturellement envie de contribuer au bien être des autres, pourvu qu’il en ait les moyens. Selon ce principe fondamental, se servir des autres comme d’objets de gratifications est donc une violence faite contre ce besoin de contribution naturel en nous… mais c’est un autre sujet.

La ou je veux en venir, c’est que l’amour s’éprouve en action. On est rempli d’amour au moment ou l’on est en train d’aimer. Lorsqu’on contribue au bien être de l’autre, et que l’autre reçoit cet amour, s’éprouve en nous un apaisement profond, un sentiment de connexion à l’autre. L’amour se vit dans le partage.

Bien sur, on peut nourrir ses propres besoins en développant son auto-empathie, et le sentiment d’amour commence d’abord avec soi même. En effet, on ne laissera jamais autrui nous traiter plus mal que la manière dont on se traite nous même…

Les conditionnements sociaux reçus depuis notre naissance, ceux la même qui ont sculptés la structure de notre surmoi, nous ont fait absorber des exigences parfois très strictes, créant les conditions pour une relation tyrannique envers nous même. Ce surmoi qui nous juge, nous dévalorise et nous agresse dès qu’il estime que l’on ne fait pas de notre mieux.

***

J’ai plusieurs fois dans ma vie entendu le témoignage bouleversant de gens qui ne parvenaient pas à vivre la relation amoureuse à laquelle ils aspiraient profondément dans leur cœur. Et cela les rendait parfois si tristes qu’ils en venaient à questionner le sens même de leur existence. A quoi bon vivre tout court si je ne peux vivre l’amour ?

Et parfois, ce sont ces mêmes personnes qui ne parviennent pas à s’aimer elles-même, qui attendent des autres qu’ils les aiment à leur place.

« Nourris mes besoins, je t’en prie, car je n’ai pas les moyens de les nourrir par moi-même »

On se met alors à attendre des autres qu’ils nous sauvent de nous-même, de ce sentiment de vide lancinant à l’intérieur, de ce désespoir, fruit de la confrontation entre les yeux grands ouverts de l’enfant-moi et l’absurdité profonde de la condition humaine, que l’on veut fuir par tous les moyens plutôt que d’y consentir. 

***

Si je distingue l’amour et la haine comme les deux axes de l’investissement psychique, cela signifie bien que dans ma conception, l’amour ne fait pas souffrir, l’amour ne détruit pas de l’intérieur. Ce qui détruit, c’est la haine, c’est le mépris, c’est le désamour. Et plus que tout, ce qui détruit, c’est quand notre besoin d’amour n’est pas nourri, comme une voiture à qui l’on ne donnerait jamais de carburant, alors que celui est indispensable pour lui permettre d’avancer.

De même, la haine ne soulage pas, la haine ne nourrit pas, la haine est une énergie de déliaison, de destruction.

***

L’amour amoureux est réel uniquement quand il est partagé, a sens unique ce n’est pas vraiment de l’amour: En effet, c’est un sentiment qui devrait nous faire aspirer au bonheur et a la sérénité, pas être une torture et une souffrance, nous rendant par ailleurs malheureux. C’est en cela que je dis que le véritable amour est nécessairement réciproque. Car l’absence de réciprocité est source de grande souffrance, c’est à dire que nos choix ne sont alors pas faits à partir de nos besoins, mais qu’ils sont la conséquence d’un attachement à une stratégie non nourrissante.

Quand on dit à quelqu’un « Je t’aime », on pourrait traduire cette phrase par « tu nourris mes besoins ». Besoin d’aimer, besoin d’être aimé, d’être émotionnellement en sécurité…

Dire je t’aime, c’est aussi parfois l’espoir d’entendre la même chose en retour. Cela peut devenir un enjeu très important dans une relation, l’espoir de réciprocité.
Avoir peur de dire a quelqu’un qu’on l’aime, n’est pas tant une peur que l’autre connaisse nos sentiments, mais plutôt la peur que nos sentiments ne soient pas réciproques, c’est la peur de se retrouver dans une situation ou l’on est vulnérable avec un besoin d’être aimé qui n’est pas nourri.

***

L’amour inconditionnel peut, lui, ne pas être réciproque et demeurer une forme d’amour relationnel. Sur le papier, c’est un amour éprouvé sur le mode parental, on sors donc de la structure d’une relation amoureuse telle que définie précédemment.
Un jour ma grande sœur a dit:
« C’est génial les enfants, ce sont les seuls être au monde qui t’aiment d’un amour inconditionnel »

Au sens strict, c’est aimer quelqu’un sans la moindre condition. Ainsi, L’amour inconditionnel en soi peut être considéré comme un trouble de la relation d’objet avec une difficulté vis-à-vis de la séparation.
Aimer quelqu’un sans condition, c’est l’aimer quoi qu’il puisse dire ou faire. Même s’il ne nous aime pas, même s’il nous méprise, même s’il cherche a nous détruire de toute son âme et avec toute la volonté du monde, continuer a l’aimer. C’est la forme ultime d’amour que peut ressentir un parent pour ses enfants.
Aimer quelqu’un peu importe ce qu’il fait, peut équivaloir à ne pas s’aimer soi même, à sacrifier son bien être au service d’un attachement relationnel. C’est une violence dirigée contre soi même. D’où ma qualification de trouble de la relation d’objet au paragraphe précédent.

En vérité l’amour inconditionnel, même d’un parent envers son enfant, est totalement irrationnel, et va contre la plupart de nos intérêts personnels, en plus de ne pas permettre à l’autre de comprendre nos limites et de s’y ajuster.

***

Mais quand on aime quelqu’un, que ce n’est pas réciproque, au final que fait on, en continuant a aimer la personne? On conserve l’espoir que cette personne « finira » par nous aimer en retour, que notre persévérance sera récompensée, et qu’on mérite d’être aimé si on aime vraiment.

En CNV, on dirait que l’on ne fait plus la distinction entre besoin et stratégie, et on se figure que la personne que l’on a investi émotionnellement est la seule à pouvoir nourrir nos besoins (d’être compris, entendu, aimé, etc). Autrement dit, si cette personne ne nourrit plus nos besoins, on est condamné à un mal être éternel, on meurt, et notre vie n’a plus de sens.

Tout ce processus émotionnel procède d’une fusion entre besoin (être aimé) et stratégie (on aimerait être aimé d’une personne précise et on ne voit pas d’autre personne possible).

« Errare humanitatis, Persevare Diabolicium »

Je ne dis pas que l’amour est une erreur. Je rencontre beaucoup de gens qui me disent qu’ils ne contrôlent pas leurs sentiments et je veux bien les croire.

Ce que je dis, c’est que persévérer a aimer quelqu’un qui ne veut pas de cet amour, cela ne peut que nous faire souffrir, et faire souffrir l’autre. Et une relation destructrice n’est pas de l’amour, a mon sens. C’est une erreur persévérative, une stratégie qui ne contribue pas à cheminer vers nos aspirations.

Imaginons que nous vivons qu’une fois. Qu’après cette vie il n’y a plus rien, jamais. Est-il toujours souhaitable de s’acharner a aimer quelqu’un qui ne nous aime pas en retour? Est-ce que cela va vraiment nous rendre heureux, et rendre heureux la personne qu’on aime?
Aimer, n’est-ce pas souhaiter le bonheur de l’autre, parfois même aux dépends de notre propre bonheur?

On pourrait résumer tout cela en trois questions qui sont centrales en CNV :

  • Qu’est-ce qui est ? (Les observations que je peux faire sur le monde extérieur et intérieur en cet instant)
  • Qu’est-ce que je veux ? (quels sont mes aspirations ? Qu’est-ce qui me ferait du bien ?)
  • Qu’est-ce que je fais ? (Quelle stratégie je met en place pour avancer vers mes aspirations et nourrir mes besoins ?)

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Edit: J’ai découvert il y a quelques semaines cette vidéo:

Je partage une grande partie de la vision de l’amour de Schmitt, je vous invite donc à regarder la vidéo.

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